Depuis qu'à Berlin il s'était fait le protecteur de «l'affaire», Panin était sous le charme ou feignait de l'être. La Maisonfort s'attacha à exciter son zèle, en lui communiquant des lettres de David Monnier qu'il avait trouvées chez lui à son retour de Paulowski: «Je vous avoue que ces lettres venant de l'agent dont je suis sûr, elles me comblent de joie... On attend avec impatience à Paris des nouvelles de ma négociation, et on y est prêt à tout... J'engage ma tête à présent que, sérieusement, on nous sert, et à Paris, et en Italie même... David Monnier insiste pour une somme à disposer dès ce moment. Ce galant homme a fait deux voyages bien pénibles; il vient d'éprouver une maladie cruelle. Je crois qu'il serait sage et très sage qu'on me laissât disposer, moi ou tout autre, d'un crédit, à charge de rendre compte.»
Le premier des mémoires rédigés par La Maisonfort avait trait uniquement aux moyens considérés comme nécessaires pour assurer l'exécution du plan. L'auteur ne faisait qu'y répéter ce qu'il avait dit au tsar et à ses ministres, sans négliger d'insister sur les avances d'argent à faire immédiatement à David Monnier. Dans le second, il plaidait longuement l'obligation qui s'imposait aux puissances alliées, de procéder avant tout à la reconnaissance du roi de France. Après avoir passé en revue les forces de la coalition et établi qu'elle ne pouvait manquer d'être victorieuse, il ajoutait:
«On ne peut se dissimuler cependant que l'issue de la guerre prête à se rallumer et plus encore son utilité pour l'Europe dépendront principalement de ses principes et de son but. La nation française est puissante et belliqueuse; ses victoires l'ont remplie d'un indomptable orgueil. Une fatale expérience l'a instruite à regarder l'anarchie comme le pire de tous les maux, et la tyrannie qui l'opprime lui paraîtrait encore préférable à une domination étrangère. Si elle regarde les princes coalisés comme des ambitieux qui viennent chercher des conquêtes, ou comme de perfides protecteurs qui ne veulent la délivrer de l'oppression que pour la jeter dans de nouveaux désordres, elle s'armera contre eux tout entière par la nécessité de défendre ses foyers menacés ou de prévenir des maux plus grands que ceux qu'elle endure, et un tel peuple uni, animé par un tel motif, ne serait pas facile à subjuguer.»
Il fallait donc que les alliés se présentassent à la France comme des libérateurs, sans d'autre projet que celui de rompre des chaînes et de rendre le repos à l'Europe, en rétablissant la monarchie. «Si la coalition s'obstine à méconnaître le roi et à le traiter comme un souverain légitimement détrôné, les Français ne verront en elle que ses ennemis et les leurs. Si elle affecte de l'éloigner de ses sujets, elle n'aura aucun point de ralliement à leur indiquer. Veut-elle donc leur donner un gage certain de sa loyauté? Qu'elle reconnaisse solennellement le titre du roi. Veut-elle les attirer dans son parti et se faire des alliés en France? Qu'elle leur montre Louis XVIII, non pas, comme en 1796, obscur volontaire sous les drapeaux d'une puissance qui le repoussait, mais entouré de sa dignité, et chef, pour ainsi dire, d'une confédération armée en faveur de la monarchie française et de son légitime souverain... Si le roi est reconnu, s'il est à l'armée, les forces de l'intérieur, déterminées par la confiance, deviendront l'appui le plus solide de la coalition. Si le roi reste méconnu ou seulement éloigné, une trop juste méfiance tournera contre la coalition toutes les forces de l'intérieur.»
Pour conclure, La Maisonfort, après avoir supplié les souverains alliés de ne pas déférer aux Français le choix de leur gouvernement et de se tenir en garde contre le «dogme funeste de la souveraineté du peuple», sollicitait un manifeste de l'Empereur de Russie, attestant lui-même la bonne foi de ses alliés, et demandait qu'une armée russe guidée par le roi à travers la Suisse, sur les confins de la Franche-Comté et de l'Alsace, lui ouvrît les portes de son royaume. Les deux mémoires déposés entre les mains de Kotschoubey, La Maisonfort se croyait condamné à attendre une réponse durant plusieurs jours. Mais, dès le lendemain, il était appelé chez le vice-chancelier. Il y vint confiant, assuré que son langage à l'Empereur et aux ministres russes avait eu pour effet de les rallier à ses vues, de dissiper leurs hésitations, d'y substituer un enthousiasme égal au sien pour le plan qu'il s'était engagé à leur soumettre. Mais tout autre fut la réalité.
Sous les formes les plus courtoises, ne se trouva autre chose qu'un refus. Le diplomate moscovite l'enveloppa, il est vrai, de paroles doucereuses. Le roi pouvait juger, par l'intérêt si vif que l'Empereur avait toujours pris à son bien-être, combien Sa Majesté Impériale était heureuse de le voir saisir toute occasion qui lui paraîtrait propre à accélérer un changement favorable à sa cause. Oui, certes, il devait accorder les lettres patentes qu'on lui demandait. La teneur en était irréprochable. Cette mesure serait même agréable à l'Empereur, comme toutes celles que le roi croirait utiles à ses intérêts. Mais l'heure n'était pas venue de s'occuper de l'intégrité du territoire français. Le roi devait être persuadé que l'Empereur n'avait jamais songé à y porter atteinte, qu'il ne professait aucune idée contraire à celles qu'avait exprimées La Maisonfort. Sa Majesté Impériale supposait que les autres puissances intéressées à la guerre participaient aux mêmes sentiments. Il serait, du reste, facile de s'entendre sur cet objet quand les choses auraient acquis plus de maturité, c'est-à-dire quand la guerre ou tout autre événement permettrait de prévoir une issue favorable aux vœux des puissances et du roi. Jusque-là, il convenait de réserver la question.
Habile dans l'art de répandre «l'eau bénite de cour», Kotschoubey donnait à entendre que le roi recevrait en temps opportun toutes les satisfactions qu'il souhaitait. Il atténuait, par cette assurance donnée en vue de l'avenir, ce qu'offraient de vague dans le présent des réponses qui n'engageaient personne. Mais son langage se fit autrement net et précis quand on aborda la question des frais de la négociation Barras et particulièrement de l'avance de quinze cent mille francs nécessaire à sa mise en train. Il énuméra les grandes dépenses que la guerre naissante imposait au trésor russe et conclut à l'impossibilité de les grossir. La Maisonfort n'eut pas le temps de se lamenter, Kotschoubey s'étant empressé d'ajouter qu'il avait reçu de l'Empereur l'ordre de présenter l'envoyé du roi à l'ambassadeur Withworth. Paul Ier était convaincu que l'Angleterre ne refuserait pas les secours qu'il ne pouvait fournir. Il engageait donc La Maisonfort à s'adresser à elle par l'intermédiaire du personnage qui la représentait à Saint-Pétersbourg. Lui-même appuierait la requête et la recommanderait à Londres par la voie du comte de Woronzof. Il ne doutait pas que cette double démarche fût couronnée de succès, pour peu que le cabinet anglais trouvât le plan vraisemblable. Ce faible espoir constitua ce que La Maisonfort emporta de plus clair de son entrevue avec Kotschoubey. On lui promit une lettre autographe de l'Empereur pour le roi, résumant les réponses qu'il venait d'entendre, et, sans doute afin de tempérer la rigueur du refus, on lui délivra trois passeports pour lui et pour les auxiliaires éventuels qu'il serait en cas de s'adjoindre.
À l'issue de cette conférence, Kotschoubey le conduisit chez lord Withworth. Ce diplomate prêta une sympathique attention à ses ouvertures. Il promit d'en référer à sa cour. Il insinua qu'elle serait toujours disposée à résoudre les difficultés d'argent au mieux des intérêts du roi. Ce langage rassura La Maisonfort. Il lui permettait de dire que sa mission n'avait pas échoué. On lui remit, le 25 mai, la lettre impériale destinée à Louis XVIII. Il partit le même jour pour retourner à Mitau. En y montrant la lettre impériale, il la commenta en termes tels que le roi crut d'abord au succès de ses démarches. La Maisonfort, en effet, se déclara sûr d'obtenir des Anglais les sommes exigées par Barras, tant avaient été puissantes, à ce qu'il prétendit, les recommandations du tsar a lord Withworth. Le roi fut ou parut plus satisfait du résultat que ne l'était en réalité le négociateur. C'est l'impression qui se reflète dans une lettre de Saint-Priest, en date du 10 juin: «La Maisonfort est revenu de Saint-Pétersbourg. Il a opéré utilement, ce qui n'a rien diminué de son excessif amour-propre et de l'habitude de se faire valoir.»
Cette satisfaction, cependant, n'était pas exempte d'appréhensions. En présentant à la même date ses remerciements à Paul Ier, Louis XVIII exprimait ses craintes avec une singulière précision: «Beaucoup d'espérances trompées m'ont appris à me méfier des plus belles apparences, et la confiance dont M. de La Maisonfort est rempli ne fait pas encore la mienne. J'ai tout à appréhender de la pénétration de l'abbé Sieyès[77] et de l'influence qu'il va exercer sur le Directoire. Je ne suis même pas tranquille sur les suites de quelques indiscrétions qui ont été commises à Berlin, et si elles ont donné au nouveau directeur des lumières sur le projet de Barras, ou s'il le pénètre d'ailleurs, il est fort à craindre qu'il ne vienne à bout de le faire échouer.
«Cependant Votre Majesté Impériale est sans doute instruite que cet homme, le plus vil, comme le plus dangereux de nos ennemis, paraît retourné en France, avec la résolution de décider ses collègues à acheter la paix à tout prix, et à faire même rentrer toutes les armées françaises dans les anciennes limites du royaume. S'il parvenait à faire illusion à certaines puissances sur les dangers de la paix, je regarderais comme perdus les magnanimes efforts que Votre Majesté Impériale a déjà faits pour le salut de la France et de l'Europe, car je compte sur ses invincibles armées bien plus que sur les incertains projets de Barras.»