Le séjour de La Maisonfort à Mitau fut de courte durée. Il avait hâte d'en partir pour rejoindre en Westphalie Pichegru et Fauche-Borel, et attendre avec eux David Monnier, qui ne pouvait tarder à revenir de France, porteur de l'acte de soumission de Barras. Le 24 juin, La Maisonfort était sur les bords du Rhin. Il y trouva les deux complices à qui il y avait donné rendez-vous. Fauche-Borel, renonçant à se rendre à Londres, ainsi qu'on en était d'abord convenu, n'avait pas quitté l'Allemagne. Après avoir remis à David Monnier le projet des lettres patentes, il avait attendu le retour de cet agent, ainsi que celui de La Maisonfort, passant son temps en compagnie de Pichegru, le suivant dans ses nombreuses excursions, notamment à Augsbourg, où s'était rendu ce général à l'effet de concerter, avec l'agence de Souabe et Wickham qui s'en était approprié la direction effective, un plan de campagne et l'organisation d'un petit corps d'armée, qui, sous le commandement du comte d'Artois, devait entrer en France, derrière les alliés, par la Suisse et Besançon. Wickham, mis au courant de l'affaire Barras, avait promis, au nom de son gouvernement, les avances nécessaires, à la seule condition qu'elles fussent demandées avec le consentement du tsar.

Dans ces circonstances, on n'avait plus qu'à attendre David Monnier. Mais David Monnier n'arrivait pas, laissait ses associés sans nouvelles. Son silence était d'autant plus alarmant qu'il coïncidait avec les événements survenus à Paris le 30 prairial, dont les suites restaient encore obscures. On savait que, ce jour-là, Barras, s'appuyant sur la majorité des deux conseils, avait expulsé du Directoire les membres qui lui étaient hostiles et consolidé de la sorte son propre pouvoir. Mais Sieyès, qui venait de remplacer l'un d'eux, témoignait d'une inquiétante ambition, se posait en rival de Barras dont il menaçait l'influence. Comment se dénouerait cette rivalité? N'était-il pas à craindre que le directeur, qu'on croyait si favorablement disposé pour la cause du roi, se vît tout à coup privé des moyens de le manifester?

Obsédé par ces cruelles préoccupations, dévoré par l'impatience, Fauche-Borel songeait à se rendre à Paris, quand il reçut enfin une lettre de David Monnier, en date du 23 juin. Mais, à sa grande surprise, elle n'exprimait que découragement, le désir de laisser là les intrigues politiques, de ne plus se mêler de négociations. «Me voilà revenu du manège des affaires. Je regagne mon gîte, comme le pigeon de la fable, demi-mort et demi-boiteux. Si vous m'aimez, et j'ai lieu de le croire, ne me parlez plus de renouer; ne me parlez pas de fortune. En tout cas, attendez-vous à n'avoir d'autre réponse que celle de cet empereur romain qui avait abdiqué: Les belles laitues que j'ai plantées dans mon jardin de Salone!»

La désertion de David Monnier, qu'il expliquait par l'impossibilité de décider Barras à se prononcer et par l'accroissement des périls auxquels il était lui-même exposé, portait le plus rude coup aux espérances de La Maisonfort et de Fauche-Borel. Pichegru paraît avoir compris en ce moment toute la folie de l'aventure dans laquelle il s'était jeté, et s'être décidé à y renoncer pour se consacrer à des plans qu'il croyait plus sérieux, et qui ne devaient pas avoir un plus heureux destin. Si son nom apparaît encore dans cette intrigue expirante, on n'y aperçoit plus qu'incidemment sa personne et son action. Au reçu de la lettre de David Monnier, son parti fut pris. Il refusa de suivre à Hambourg les deux compères par lesquels il s'était laissé séduire. Ils avaient décidé de s'y rendre pour faire connaître à Thauvenay les lamentables nouvelles venues de Paris. Ils partirent donc sans lui. Mais, à Hambourg, les attendait, nouveau sujet d'étonnement, une autre lettre de David Monnier, sans date celle-là, et pouvant se résumer en quelques mots: «On délibère en ce moment; espérez!»

À Mitau, où Thauvenay avait envoyé le récit de l'événement, on ne fut qu'à demi surpris et non déçu. Le véritable caractère de cette intrigue s'était déjà révélé à Saint-Priest. Des deux lettres de David Monnier, l'une découragée, l'autre confiante, et malgré les efforts de Fauche-Borel et de La Maisonfort pour atténuer l'effet de cette contradiction, il ne voulut tenir que la première pour sincère et vraie: «Fauche-Borel a beau dire, écrivait-il le 25 juillet, je crois l'affaire manquée, soit par la baisse du Directoire, soit par manque des véritables intentions de Barras.» Et trois jours après, s'adressant à Thauvenay, il ajoutait: «Je tiens l'affaire en question pour une affronterie qui se développe de plus en plus. C'est peut-être plus de Bottot, que de Monnier dont on nous a donné quelque bonne opinion, mais qui, peut-être désabusé aujourd'hui, n'écrit pas... Quant aux réticences avec vous, elles sont une nouvelle preuve que l'affaire cloche... Les Fauche et La Maisonfort la poursuivront jusqu'à extinction, parce qu'ils tombent à plat avec elle.»

Jamais le secrétaire du cabinet du roi n'avait si bien dit, et plût à Dieu qu'il eût toujours jugé avec une égale sagacité les hommes et les choses sur lesquels il avait à se prononcer. Quant à Louis XVIII, au reçu des nouvelles qui permettaient de prévoir l'avortement de toute cette «affronterie», il se félicita de ne l'avoir jamais considérée que comme un moyen secondaire, trop aléatoire pour qu'il fût prudent d'y sacrifier les conceptions et les combinaisons antérieures. Mais il songeait aux lettres patentes remises à La Maisonfort. Il s'inquiétait de voir en de telles mains des documents aussi graves. Il voulut qu'ils fussent remis à Pichegru, confiés à sa garde. Thauvenay reçut cet ordre et dut en assurer l'exécution.

On touchait alors à la mi-juillet. À cette date, cette bizarre affaire se compliquait à Londres d'un épisode tout à fait imprévu, dont le duc d'Harcourt rendit compte au roi. D'Harcourt racontait qu'un inconnu, se disant Français et émigré, s'était présenté chez le duc de Portland, ministre de l'intérieur, sous le nom de Paradis. Après une assez longue conférence avec cet homme d'État, il avait obtenu la promesse d'être logé et nourri aux frais du gouvernement, à la condition de vivre retiré, de ne voir personne sans l'assentiment des autorités anglaises, de ne recevoir aucune correspondance et de n'en pas envoyer. Ce n'est qu'au bout de quelques jours qu'il avait été autorisé à entrer en relations avec d'Harcourt. Ce dernier l'ayant reçu, en présence de Dutheil, l'inconnu s'était fait reconnaître pour le marquis de Bésignan, qui n'était que trop fameux, on le sait, parmi les royalistes[78]. Ce ne fut donc pas sans défiance qu'il entendit le personnage lui déclarer qu'en vertu de ses instructions, il s'était mis en rapport avec une parente de Barras et avait reçu d'elle l'assurance que ce directeur, très disposé à rétablir la monarchie, n'exigeait pour prix de ses services que le gouvernement d'une île française. «M. Paradis, écrivait ironiquement d'Harcourt, demande qu'il lui soit remis la légère somme d'un million pour la distribuer à quatre officiers de l'état-major de Paris qui veulent, si le Directoire n'est pas pour le roi, se tourner contre lui.»

D'Harcourt ayant objecté la détresse du trésor royal, Bésignan répliqua, non sans désinvolture, que le payement qu'il demandait ne constituait qu'une avance qu'il serait en état de rembourser au bout de quinze jours, ce délai devant suffire aux conspirateurs pour s'emparer des caisses publiques. Et comme il insistait, le représentant du roi ne put l'éconduire et s'en débarrasser qu'en lui répondant que d'autres agents s'occupaient déjà d'une négociation analogue.

Mais Bésignan ne se tenait pas pour battu. La semaine suivante, il écrivait au comte d'Artois pour demander la conservation des pouvoirs qu'il tenait du roi, «les pouvoirs qu'il a d'organiser le Midi de la France et de prendre toutes les mesures pour engager les fidèles sujets du roi à s'armer pour renverser partout l'idole du crime, y replacer les autels de la vraie religion et aller aux frontières ouvrir le passage au souverain légitime.» Dans cette lettre, Bésignan ajoutait: «Je ne demande pour Paris et pour y faire proclamer le roi avec sûreté, après avoir renversé le trône de l'impie, que la somme de quatre millions: savoir un million pour l'état-major et les trois autres pour acheter la garde des deux conseils et payer sa solde pendant trois mois.»

Le comte d'Artois ne prit pas plus au sérieux que ne l'avait fait d'Harcourt les propositions et les requêtes du marquis de Bésignan. Quand elles furent connues à Mitau, il n'en était déjà plus question à Londres. Le roi resta convaincu que Bésignan, ayant surpris à Berlin ou ailleurs quelque écho de l'affaire imaginée par Fauche-Borel, s'était empressé de se l'approprier pour en tirer profit. Du reste, sa foi dans cette combinaison allait en s'affaiblissant. Après avoir fondé, durant quelques mois, sur le concours de Barras un sérieux espoir, il ne comptait maintenant pour recouvrer sa couronne que sur les victoires des alliés.[Lien vers la Table des Matières]