Entre temps, des circonstances heureuses lui apportaient d'amples dédommagements. Sa mère et sa sœur, desquelles il était séparé depuis tant d'années, purent le rejoindre à Palerme, et son mariage avec la princesse Marie-Amélie suivit de près cette réunion[83]. Enfin, au lendemain de son mariage, dans le courant de mai 1810, il recueillait le fruit de ses démarches en Espagne. Le Conseil suprême de régence, siégeant à Cadix, au nom de Ferdinand VII, l'appelait au commandement de l'armée espagnole en Catalogne, et lui envoyait une frégate, la Venganza, pour l'y transporter.

«Je ne crains pas de confier au cœur paternel de Votre Majesté, écrivait-il à son royal cousin, combien il m'est douloureux de m'éloigner de Leurs Majestés siciliennes, dont les bontés pour moi sont si grandes; de ma mère et de ma sœur sitôt après leur réunion; de ma femme, qui a tellement fait mon bonheur pendant le temps si court que j'ai passé avec elle, que son absence va m'être bien pénible; enfin, de l'enfant dont bientôt elle me rendra père, et à la naissance duquel il m'eût été si doux d'assister; mais, balancer à partir me serait absolument impossible, et, quels que soient les sentiments de douleur dont mon cœur est rempli, je pars avec satisfaction.

«Il y a déjà deux ans, Sire, que dans une lettre dont Votre Majesté m'honora, Elle daigna exprimer le vœu que je fusse admis à servir, avec la magnanime nation espagnole, la cause de son monarque infortuné et la cause de Votre Majesté. J'ose me flatter que de nouvelles espérances pourront renaître quand la France et les armées françaises verront le premier prince de votre sang commander une armée aux frontières; et si la Providence m'accorde des succès, j'espère, Sire, contribuer, non seulement au rétablissement du roi Ferdinand VII sur son trône, mais encore à celui de Votre Majesté sur le sien. C'est à cette gloire, la plus belle de toutes pour moi, que j'aspire sous la protection du ciel[84]

Le 22 juin, après une course en Catalogne où il ne fit que passer, le duc d'Orléans arrivait à Cadix pour se mettre aux ordres du Conseil de régence. «Ma réception à Tarragone, écrivait-il encore au roi, celle qui m'est faite ici, et la manière dont on veut bien m'y voir, sont une preuve de plus de l'attachement de la nation espagnole au sang de ses rois. Votre Majesté, le digne chef des Bourbons, en sera touchée et en jouira. Pour moi que cet honorable appel du Conseil suprême de régence va mettre à portée de prendre part aux efforts par lesquels cette nation loyale et généreuse étonne l'Europe depuis plus de deux ans, j'ambitionne la gloire de n'être surpassé par aucun Espagnol dans le dévouement pour une si belle cause, et puissé-je, Sire, en remplissant les vues de ce gouvernement, et faisant une guerre à mort à Buonaparte, contribuer enfin au rétablissement des rois légitimes, rétablissement sans lequel je suis bien convaincu qu'il ne peut y avoir ni paix, ni repos pour les peuples.»

Louis XVIII ne pouvait n'être pas touché par ce langage, et, bien qu'on doive supposer qu'il regrettait que le commandement attribué au duc d'Orléans n'eût pas été offert au duc d'Angoulême ou au duc de Berry, dont il réclamait en vain, depuis deux ans, l'admission dans l'armée espagnole, il n'hésita pas à féliciter son cousin d'être enfin parvenu en Espagne:

«Je vous y vois avec autant de satisfaction que de confiance. Vous ne perdrez jamais de vue, j'en suis bien certain, que ce n'est pas seulement la généreuse nation qui vous a fait un appel si flatteur, ni le monarque infortuné auquel tant de liens vous attachent que vous êtes destiné à servir, mais votre propre pays, le souverain, l'oncle qui vous chérit, et que me frayer le chemin de la France, soit directement, soit par l'Espagne, est le but auquel doivent tenter tous vos efforts.

«Cette lettre, ajoutait le roi en post-scriptum, n'ayant pu partir aussitôt que je le croyais, j'ai eu le temps de recevoir la vôtre du 12 mai. Tous les sentiments que j'ai essayé de rendre dans celle-ci, vous les exprimez bien mieux que moi. Aussi, je ne saurais vous dire à quel point j'en suis touché. Je le suis surtout en voyant tous les sacrifices que vous faites à la gloire. Continuez; c'est ainsi qu'on y parvient.»

Cet écrit n'exprimait pas toute la pensée de Louis XVIII; mais, nous pouvons la saisir dans une note qu'il envoyait au duc d'Orléans quelques semaines plus tard. Il ne lui suffisait pas que son cousin eût été appelé en Espagne; il eût voulu y être appelé lui-même. Au commencement de 1810, un agent espagnol, M. de Cevallos, étant venu à Londres, il lui avait envoyé d'Avaray pour le conjurer d'user de toute son influence sur ses compatriotes révoltés contre Napoléon, pour les déterminer à admettre dans leurs rangs le roi de France.

—Je ne veux être pour eux qu'un soldat de plus, avait-il chargé d'Avaray de dire en son nom à Cevallos. Mais, ce soldat peut devenir leur plus puissant allié. En attendant, son zèle sera toujours le même. Je me serais jeté avec joie dans Saragosse, la veille du jour où cette illustre et malheureuse ville a succombé sous le nombre des assaillants. De même, on me trouvera toujours prêt à voler, moi le premier et tous les miens ensuite, partout où nous serons appelés par les fidèles et valeureux sujets de Ferdinand VII.

L'Angleterre avait fait échouer la démarche de d'Avaray. Mais, Louis XVIII s'était obstiné dans son dessein, et, quand il sut le duc d'Orléans à Cadix, il s'empressa de le lui confier, en lui demandant d'en seconder l'exécution. Malheureusement, lorsque les instructions qu'il lui adressait à cet effet arrivèrent au prince, l'Angleterre, qui persistait dans sa volonté de ne pas mettre en activité les Bourbons de France, et qui redoutait peut-être que le duc d'Orléans, à la faveur de la popularité qui lui semblait promise, ne se fit proclamer régent d'Espagne, avait exigé son départ. Il s'apprêtait à retourner à Palerme où, jusqu'en 1814, il allait vivre inactif et oublié. Il lui était, dès lors, impossible de se prêter à ce que le roi attendait de lui.