Le mariage du duc d'Orléans n'est pas le seul qui eut lieu vers la même époque dans la famille royale. Il y avait alors trente-huit ans que le prince de Condé vivait publiquement avec la princesse de Monaco. Elle n'avait pas cessé, durant ce temps, de partager ses périls, ses peines et ses rares joies; pour lui venir en aide dans les jours de détresse, elle avait sacrifié sa fortune; en un mot, ne le quittant jamais, elle s'était montrée en toute occasion tendrement dévouée. Sur la foi de l'Almanach de Gotha, on les croyait mariés depuis 1798, et leur existence était, en effet, celle d'époux étroitement unis[85]. Mais, la bénédiction religieuse, sans qu'on puisse s'expliquer pourquoi ils ne l'avaient pas demandée, manquait à leur union. À la fin de 1808, alors qu'ils étaient, depuis plusieurs années, installés à Wamstead house, ils résolurent de la régulariser. L'autorisation du roi étant nécessaire, le prince de Condé lui écrivit le 17 décembre, pour la solliciter.
«J'avais, de plus, disait-il dans une longue lettre, une permission à demander à Votre Majesté. Elle me tient au cœur depuis longtemps, et j'ose espérer qu'Elle me l'accordera sans peine. Mais, j'ose demander à Votre Majesté, avec les plus vives instances, le plus absolu secret pour la chose, jusqu'à ce qu'elle s'effectue, ce qui ne sera pas long, dès que j'aurai obtenu une réponse favorable de Votre Majesté. Votre Majesté sait sentir, et cela m'épargne la nécessité de tout préambule.
«Je viens donc au fait, et la grâce que je demande à Votre Majesté, c'est de me permettre d'épouser la veuve d'un prince souverain, duc et pair de votre royaume, la princesse douairière de Monaco. Notre bonheur mutuel y est attaché. Mais, il n'échappera pas à Votre Majesté, que cette union est trop convenable, de part et d'autre, pour que les deux parties contractantes aient l'air d'en rougir, en tenant ce mariage secret, et en faisant croire que Votre Majesté n'y a consenti qu'à regret. J'ose donc la supplier, si elle y consent, de vouloir bien spécifier dans la réponse dont elle m'honorera, qu'Elle consent, avec grand plaisir, à l'union de son cousin le prince de Condé et de sa cousine la princesse douairière de Monaco, et que son intention est, sans aucun doute, que, du moment de la célébration, elle jouisse du rang et de tous les droits, honneurs et prérogatives, dont toutes les princesses du sang ont toujours joui ou dû jouir. Si Votre Majesté veut y ajouter quelques mots marquants de ces bontés que Votre Majesté a déjà témoignés avec tant de grâce à la princesse, elle en sera bien respectueusement et bien vivement reconnaissante ainsi que moi.
«Si Votre Majesté fait notre bonheur, j'ai l'honneur de la prévenir que notre intention (la seule qui convienne à notre âge) est que le mariage se fasse dans une chambre et sans la plus petite cérémonie d'invitation. Tout sera prêt et conclu trois ou quatre jours après que j'aurai reçu la permission de Votre Majesté; par conséquent, cela ne passera pas la semaine de Noël. Si, par hasard, on représentait à Votre Majesté ma démarche comme une retraite du service de sa cause, je désavoue d'avance cette fausse interprétation, car je suis prêt à partir, dès le lendemain, soit pour l'Espagne, soit pour tout autre endroit (sans en excepter la France) où il plaira à Votre Majesté de m'envoyer, ou de me mettre à sa suite. Je ne serais pas digne de celle que j'épouse, si je pouvais balancer un moment à remplir ce devoir.
«Je soumets à Votre Majesté, comme de raison, l'extrême désir que j'ai de satisfaire mon cœur tendre, reconnaissant, et qui ne s'est jamais démenti depuis quarante-cinq ans. La permission que je sollicite en ce moment redoublera, s'il est possible, l'attachement sans bornes et le profond respect que Votre Majesté me connaît pour Elle.—Louis-Joseph de Bourbon.»
À cette lettre noble et touchante, qu'appuyaient auprès du roi les éminents services que, depuis son avènement, lui avait rendus le prince de Condé, il ne pouvait ne pas répondre par une adhésion sans réticences. Il la lui envoya dès le lendemain.
«J'approuve, mon cher cousin; je félicite; je vous charge spécialement d'en faire mon compliment à la princesse. Nous étions cousins par l'usage, nous le serons en réalité, et j'en aurai d'autant plus de satisfaction à lui en donner le nom. Vous ne serez pas surpris que je fasse mon thème en deux façons; c'est votre parent, c'est l'ami du nouveau ménage qui parle ici tout à son aise; mais, c'est le roi qui consent au mariage, et il devait prendre un ton plus grave.
«Vous terminez votre lettre par une protestation dont je suis fort touché, mais qui était en vérité bien superflue. Certes, tant que vous existerez, je ne compterai pas moins sur votre bras que sur votre cœur; c'est tout dire, et si nous sommes assez heureux pour voir la fin de notre inaction, je suis bien certain que Mme la princesse de Condé attachera votre cuirasse, non sans émotion, mais d'une main assurée.»
À ces protestations affectueuses était jointe la formule du consentement: «Je consens avec grand plaisir à l'union de mon cousin le prince de Condé avec ma cousine la princesse douairière de Monaco, et mon intention formelle est que, du moment de la célébration, elle jouisse du rang et de tous les droits, honneurs et prérogatives dont toutes les princesses du sang ont toujours joui ou dû jouir. Je ne puis m'empêcher d'ajouter ici que ce mariage m'est d'autant plus agréable, que j'y vois pour les deux époux, la source d'un bonheur bien mérité par d'éclatants services et par une inaltérable pureté de principes.—Louis.»
Enfin, jaloux d'envelopper cette autorisation d'une bonne grâce éclatante et particulière, le roi envoyait à la future princesse de Condé ce charmant billet: «Ma cousine (c'est, je crois, la première fois que j'écris à Mme la princesse de Monaco, et, Dieu merci, ce sera la dernière; ainsi, il faut bien employer le protocole dans toute sa rigueur), je suis extrêmement sensible au remerciement que vous me faites. Je n'ai pourtant fait, en cette circonstance, qu'user de mon droit d'aînesse, et plût à Dieu que je l'employasse toujours aussi agréablement. M. le prince de Condé sera, j'en suis bien sûr, heureux par vous; vous le serez par lui et croyez, je vous prie, que cette idée contribue d'avance, efficacement, à ce bonheur particulier que vous voulez bien me souhaiter. Sur quoi je prie Dieu qu'il vous ait, ma cousine, en sa sainte et digne garde.»