Quoique les services de Condé et son long dévouement méritassent ces réponses, il en fut profondément touché et en remercia le roi avec effusion. «Je sais depuis longtemps que Votre Majesté possède, plus que personne, l'heureux talent de doubler le prix des grâces qu'Elle se plaît à répandre, par la manière obligeante et flatteuse dont elle veut bien les accorder. Mais, Elle n'en accordera jamais qui soient plus vivement senties que celles que j'obtiens aujourd'hui, pour moi personnellement, et pour la personne que j'ai tant de raisons de chérir. Recevez-en, Sire, mes remerciements les plus sincères. À tous les moments du jour, mon bonheur redoublera en disant à ma femme: C'est au roi que nous le devons; elle le sentira comme moi, et, malgré notre âge, nous éprouverons encore une jouissance, la plus pure de toutes, en réunissant dans nos cœurs les deux sentiments les plus doux pour des âmes honnêtes, une tendresse inaltérable et la reconnaissance la mieux sentie. Tous mes désirs se bornent désormais à vivre encore assez pour que ma femme (ou un boulet de canon) ne me ferme les yeux que quand ils auront vu la fin des malheurs de Votre Majesté.»

Le mariage fut célébré, la veille de la Noël, à minuit, dans la chapelle de Wamstead house. Les quatre témoins seuls y assistaient. Les deux enfants du prince de Condé, le duc de Bourbon et la princesse Louise, qui vivait alors dans la retraite à Badney Hall, comté de Norfolk, n'apprirent le mariage que le lendemain, par une lettre qu'il leur avait écrite au moment de conduire à l'autel la princesse de Monaco. Quant à celle-ci, il semble qu'elle n'ait attendu que la régularisation d'une union qui ne tirait jusque-là sa légitimité que de sa durée, pour subir les premières atteintes de la bronchite chronique qui devait, à quatre ans de là, l'arracher à la tendresse de son vieux compagnon. Pendant ces quatre années, c'est à peine, si deux ou trois fois par an, elle se montre chez le roi ou dans sa propre maison, et son mari paraît ne goûter de plaisir qu'à partager son existence retirée.

V
L'AFFAIRE D'AVARAY-PUISAYE

Sur ces entrefaites, parmi les incidents de toutes sortes qui remplissent la vie de Louis XVIII, en surgit un, au commencement de 1809, d'une exceptionnelle gravité. Le comte de Puisaye publiait ses mémoires. Dans le sixième volume qui venait de paraître, se trouvait une foudroyante attaque contre d'Avaray, sur lequel il s'efforçait de se venger de la disgrâce qui, depuis Quiberon, faisait de lui, aux regards du roi et des princes, un véritable paria. Il accusait nettement «le favori»: 1o d'avoir voulu le faire assassiner; 2o d'avoir cherché à détourner, à son profit personnel, les fonds destinés par la Trésorerie anglaise aux opérations de Bretagne; 3o d'avoir intercepté des lettres adressées au roi; 4o et enfin, d'avoir dénaturé les rapports relatifs à ces opérations. Il ajoutait que les deux premiers chefs d'accusation étaient établis par des écrits de la main de d'Avaray. Les journaux anglais ayant reproduit ces diffamations, d'Avaray protesta publiquement. Il somma Puisaye de produire ses preuves s'il en avait. «Je demanderai au roi la permission de les lui soumettre,» déclara Puisaye dans un avis au public. Alors d'Avaray écrivit à son maître; il le suppliait de ne pas rejeter la demande de son accusateur, et de désigner quelques personnes «dont les sentiments d'honneur et de délicatesse fussent universellement reconnus» pour recevoir et examiner ces prétendues preuves.

Le roi ne crut pas un instant à leur réalité. Il connaissait d'Avaray; il avait apprécié son dévouement, ce dévouement que, loin de l'affaiblir, les déceptions, les revers, une maladie incurable qui s'était aggravée avec l'âge, les coups répétés du malheur semblaient avoir fortifié en l'exaltant jusqu'à l'héroïsme. Depuis longtemps, il avait saisi toutes les occasions de le proclamer. Les hommages qu'il lui rendait tiennent une large place dans sa correspondance. Nous les trouvons, en quelque sorte, résumés dans une annotation de sa main, laquelle figure sur un état des traitements qu'il faisait à ses serviteurs. Cet état, dressé en 1807, était destiné à l'empereur de Russie, que le roi, en prévision de sa mort, suppliait de continuer ces pensions. À côté du nom de d'Avaray, lequel, en sa qualité de capitaine des gardes et de maréchal de camp, reçoit par an dix mille livres, on lit:

«Je lui dois la vie et la liberté. Cette obligation de l'homme est la moindre de celles du roi à son égard. Je n'ajoute qu'un seul mot: il ne lui a manqué qu'un Henri IV pour faire revivre Sully. Il est l'aîné d'une famille nombreuse et dévouée. Son père fut un des députés à l'Assemblée, qui ont le plus marqué par leur fidélité. Un de ses frères et un de ses beaux-frères sont morts au champ d'honneur à Quiberon. Il fit ses premières armes au siège de Gibraltar; il fut fait colonel à son retour, en récompense de sa conduite valeureuse, particulièrement à l'affaire des batteries flottantes, où il se trouva sur la plus exposée au feu de la place, sans que le devoir l'eût appelé à cette périlleuse attaque. Il a abandonné quatre-vingt mille livres de rente, auxquelles il était appelé en France, pour s'attacher à mon malheureux sort. Sa santé est absolument détruite par l'effet d'une cruelle maladie, fruit de ses fatigues, depuis quinze ans qu'il est mon compagnon d'infortunes, de travaux et d'exil.»

Sauf dans ses premières lignes, où il est visible qu'en comparant d'Avaray à Sully, Louis XVIII a parlé surtout le langage d'une amitié qui ne sait pas se contenir, cette note me dit que la vérité. Ce qui est vrai notamment, c'est l'attestation qui s'y trouve, de ce que coûtaient à d'Avaray les cruelles épreuves de l'exil, dont il avait toujours tenu à prendre sa part. Une santé compromise par les rapides progrès d'un mal ancien; des crises fréquentes qui, depuis plusieurs années, rendaient inhabitables pour lui, durant l'hiver, les pays du Nord et le condamnaient à des séjours périodiques en Italie; un lent affaiblissement de ses facultés physiques, qui ne laissait d'activité qu'à son esprit et à son cœur et le contraignait au repos: tel était le fruit de sa longue et laborieuse fidélité à la maison de France.

L'opinion qu'avait le roi de son ami ne pouvait donc être ébranlée par les accusations de Puisaye, pour lequel, depuis longtemps, il ne professait que défiance et mépris[86]. Il prit violemment parti pour l'accusé contre l'accusateur, et, loin de se prêter «à arranger l'affaire», comme le conseillait le cabinet britannique, il entendit lui donner le plus grand retentissement. Le 6 janvier 1809, au reçu du livre accusateur, il avait écrit à d'Avaray: «J'ai reçu, mon ami, votre lettre d'hier; je vous remercie d'avoir assez bonne opinion de mon courage, pour m'envoyer vous-même l'affreux libelle dirigé contre vous. Mais, le duc de Lorge me l'avait déjà apporté, et je me suis mis tout de suite à le lire, car il est nécessaire de connaître les productions de ses ennemis. C'est à dessein que je dis ce mot. Les vôtres sont les miens, non seulement de Louis, mais encore du roi. C'est l'être que de chercher à décrier l'homme qui, par vingt années des plus signalés services, possède la plénitude de ma confiance. J'ai donc lu avec dégoût, mépris et indignation ... Un seul mot de ma part répondra à ces viles attaques ... Je vous déclare duc et pair de France. Je vous attendrai cependant pour rendre, ainsi que le commande ma propre dignité, cette détermination publique. Mais, je ne souffrirai pas un plus long délai.»

Quant au conseil donné au roi d'accommoder l'affaire, à raison du tort que de pareilles discussions font à la cause royale, il lui arrache un cri de révolte: «Les discussions existeraient-elles, si au lieu d'écouter un misérable dont les vêtements dégouttent du sang de Quiberon et d'Auray, on eût écouté celui qui seul a le droit de parler? Accommoder l'affaire! Sans doute, cela serait aisé, même encore aujourd'hui, car les âmes de boue mordent sans colère. Mais, si Léonidas eût écouté les propositions de Xerxès, on n'eût pas écrit sur le rocher des Thermopyles: «Passant, va dire à Sparte que trois cents de ses enfants sont «morts ici pour obéir à ses lois,» et celles de l'honneur valent bien celles de Lycurgue.»

Ce langage, l'ardeur que mettait le roi à défendre d'Avaray, donnaient à la querelle un caractère dramatique. Les royalistes se divisaient et s'exaltaient. Le roi, supplié par d'Avaray, désigna douze gentilshommes pour procéder à une enquête: MM. de Coigny, de Vioménil, de Vaudreuil, de La Chapelle, de Lorge, d'Agoult, de Rivière, de La Bourdonnaye, de Bourgblanc, d'Outremont, de Bruslart et de Bar. Cette réunion, dans sa pensée, et il eut soin de le préciser, ne pouvait pas être un tribunal. «Je n'ai point le droit d'en ériger hors de France. Si j'étais rétabli sur mon trône, j'ordonnerais à mon procureur général de poursuivre légalement l'affaire. Un tribunal instruirait le procès et rendrait un jugement. C'est ce que la réunion ne peut faire. Elle doit donc s'en tenir à examiner et vérifier les pièces annoncées par M. de Puisaye et à m'en rendre compte. Elle doit se borner à me dire: Les lettres produites comme étant de la main de M. le duc d'Avaray n'en sont pas (dès lors tout tombe), ou bien: Elles en sont, et il résulte de leur examen que M. le duc d'Avaray a donné l'ordre de faire assassiner M. de Puisaye.»