«Cependant les médecins trouvèrent qu'elle reprenait des forces et engagèrent le roi à se promener un moment dans le parc après la messe. Sa Majesté sortit effectivement; mais, à peine était-elle hors du château, que l'état de la reine empira au point qu'on fut chercher le roi, et qu'elle n'existait plus quand il rentra dans son appartement. Monsieur, qui était auprès de son lit, lui a fermé les yeux. Le roi voulut encore entrer dans la chambre de la reine; Mme de Narbonne put seule l'en empêcher en lui parlant des dernières volontés de son auguste épouse. Il se rendit à la chapelle, pénétré d'une douleur aussi vivement sentie que difficile à exprimer.»

Quelques instants après, sur les instances de son frère et de sa nièce, le roi «dans un état d'accablement et de douleur impossible à décrire,» suivi de toute sa famille, du duc de Grammont et du comte de Blacas, quittait Hartwell pour se rendre à Wimbledon, où le prince de Condé lui offrait sa maison. Le duc d'Havré restait à Hartwell, chargé de tout régler et de tout ordonner en vue des funérailles. Elles eurent lieu à Londres, en grand apparat, la semaine suivante. Le corps de la reine avait été exposé en chambre ardente trois jours durant. Elle fut inhumée provisoirement à Westminster, et devait y rester jusqu'au jour prochain où elle serait transportée en Sardaigne, conformément à sa volonté[88]. «Le chagrin du roi est toujours le même, écrit encore Blacas. Rien ne peut le distraire. Il est obligé de prendre de l'éther tous les soirs pour pouvoir reposer. Il est changé d'une manière effrayante, et je ne puis vous dire, mon cher duc, combien je suis inquiet, tourmenté et malheureux de l'état de notre cher maître. L'impression que lui ont faite les derniers moments de la reine est incroyable.»

Le roi était depuis trente-six heures à Wimbledon, lorsque, dans la matinée du 14 novembre, on y apprit à l'improviste l'arrivée à Yarmouth du roi de Suède. Chassé de ses États par une révolution militaire qui l'avait contraint d'abdiquer en faveur de son oncle, jadis régent du royaume, pendant sa minorité, Gustave IV venait, sous le nom de comte de Gottorp, demander asile à l'Angleterre. Sur l'ordre de Louis XVIII, Blacas partit sur-le-champ pour aller offrir ses services à ce nouveau proscrit qui, au temps de sa puissance et à l'exemple de son père, avait embrassé avec ardeur la cause des Bourbons. Il le rencontra au château de Braxted près Colchester, où une respectueuse hospitalité lui avait été offerte.

—Je ne doute pas, Sire, lui dit-il, que la cour de Saint-James ne fasse pour Votre Majesté ce qu'elle a fait pour le roi de France. Mais, en attendant, tout ce qui est à mon maître est à la disposition de Votre Majesté, et tous les Français fidèles sont à vos ordres.

Le roi lui sauta au cou et l'embrassa les larmes aux yeux, en le remerciant d'avoir prévenu ses désirs. Il n'en avait d'autre que de se rendre auprès de Louis XVIII et d'accepter un asile chez lui.

—Je croirai avoir retrouvé une famille. Je suis seul et n'ai pour toute suite qu'un domestique. Une chambre me suffira, et auprès du roi, je serai heureux. Je ne puis d'ailleurs gêner personne, maintenant que je ne suis plus que le comte de Gottorp. Je veux être traité comme tel; j'ai renoncé à la Suède et aux Suédois, que je tiens pour indignes de moi depuis qu'ils ont laissé les rebelles porter la main sur ma personne, sans qu'aucun d'eux ait élevé la voix en ma faveur ni tiré l'épée pour me défendre.

Blacas reste auprès du roi de Suède durant cette journée. Le lendemain, arrive un envoyé du gouvernement britannique. Il a pour mission d'empêcher Gustave IV de se rendre à Londres, et proteste lorsqu'il apprend que le voyageur accepte l'hospitalité de Louis XVIII. Leur réunion fera croire à des projets que l'Angleterre ne saurait approuver. Le roi s'emporte; il déclare que s'il ne doit pas être libre de ses volontés, il repartira pour le continent. Blacas le calme et obtient de lui qu'il attendra à Braxted le résultat des démarches qui vont être faites auprès des ministres anglais. Tout s'arrange enfin; les ministres cèdent et consentent à la réunion des deux princes.

«Le 23, au matin, il arrive à Wimbledon, seul, dans un post-chaise à deux chevaux, n'ayant pour suite que son sabre et pour escorte deux pistolets, car le domestique qui est à présent toute sa maison ne vient que longtemps après lui. Notre maître était entouré de toute sa famille, et le roi de Suède semblait se croire au milieu de la sienne. Depuis lors, il a toujours été de même, plein d'attention pour tout le monde, parlant toujours avec noblesse, avec dignité, froid, mais touché des moindres soins ... Il est venu de Wimbledon ici (Hartwell) avec le roi. Il occupe la chambre bleue; mais, l'appartement de la reine va être préparé pour lui. Je vais tâcher de me procurer un cheval de selle, parce que je sais qu'il aime à monter à cheval; et comme également il aime la musique, j'ai demandé à Londres un piano forte. Je crains, malgré nos soins, qu'il ne reste pas très longtemps en Angleterre. Le climat lui déplaît, et les premières difficultés qu'il a éprouvées lui avaient donné beaucoup d'humeur. Il a refusé le traitement que le gouvernement lui a offert, ainsi qu'un appartement dans le château d'Hampton-Court, qui lui a été proposé.»

Gustave IV passa trois mois à Hartwell, et peut-être se fût-il décidé, malgré tout, à se fixer en Angleterre, s'il n'eût constaté, à divers traits, que le gouvernement souhaitait qu'il abrégeât son séjour. «Tout le monde est pour lui d'une injustice atroce,» disait Blacas. On essayait de le faire passer pour fou, et les témoignages de respect et d'affection qu'on lui prodiguait à Hartwell ne le consolaient pas «des procédés inqualifiables» dont il était l'objet de la part du gouvernement. Ils le décidèrent à partir. À la fin de mars, il s'embarquait à Yarmouth, poursuivi jusqu'au bout, par le mauvais vouloir des Anglais. Louis XVIII eût voulu qu'un gentilhomme français, le comte de La Ferronnays, accompagnât le royal voyageur sur le continent. Mais, le gouvernement anglais s'y opposa, ne voulant le laisser s'embarquer qu'en compagnie du seul domestique avec lequel il était arrivé. Sur sa demande, le roi de France lui en avait cédé un au départ duquel on s'opposa aussi et qui ne parvint à l'accompagner qu'en se cachant à bord, avec la complicité du capitaine et en ne se montrant que lorsque le navire eut gagné la pleine mer.

La mort de la reine et le séjour du roi de Suède, tels sont les événements qui agitaient la cour d'Hartwell à la fin de 1810 et au commencement de 1811, en y suscitant des difficultés dont les plaintes de Blacas à d'Avaray, sans en préciser les causes, nous révèlent le caractère irritant. «Ah! mon cher duc, combien je ressens tous les jours davantage le regret de votre absence! Vous nous manquez à tous les moments et dans toutes les occasions. Je le croyais avant votre départ, et j'en ai acquis la malheureuse certitude. La loyauté, la noblesse, la pureté de principes sont des folies; le dévouement est une sottise, la fidélité et le respect une vieille mode, l'intégrité une duperie, la franchise un mot vide de sens et la religion un masque derrière lequel on peut tout faire.» Que d'intrigues, de conflits, de déceptions trahissent ces plaintes!