«Sire, j'ai rencontré à Kayserslautern le comte de Bouillé, qui m'a remis la lettre que Votre Majesté m'a fait l'honneur de m'écrire. Je m'empresse d'y répondre et de vous assurer, Sire, qu'on ne peut être plus sensible que je ne le suis, à la confiance que Votre Majesté a placée en moi et à tous les témoignages qu'elle veut bien m'en adresser elle-même ou m'en faire donner par M. de Bouillé. Je me hâte de dépêcher M. Gré vers Votre Majesté pour lui en porter mes remerciements, et pour lui dire que des circonstances sans cesse renaissantes, mais toujours périlleuses pour la cause et pour moi, ont pu seules retarder l'exécution d'un plan que je médite depuis longtemps. Ce plan, Sire, formé selon mon cœur, se trouve aujourd'hui fort de l'intérêt de ma politique et du besoin de mettre un terme aux malheurs qui déchirent depuis tant d'années notre belle mère patrie.

«J'ai eu de grandes obligations et de grands devoirs à remplir envers la brave nation qui m'a appelé. J'ai reconnu l'impérieux besoin de ne point heurter des idées peu conformes aux miennes. Mais, tout en reconnaissant qu'un prince qui s'éloigne des vues générales des hommes qu'il est appelé à gouverner un jour, s'expose à s'en voir totalement abandonné, j'ai dû me soumettre à ce penchant de la nation suédoise, sans cependant perdre de vue l'espérance d'aider à rétablir en France les descendants du grand et bon Henri. J'ai, dès mon jeune âge, approché son berceau; ce souvenir est bien propre à exalter le cœur d'un Béarnais, et surtout d'un Béarnais devenu prince. Instruit dès l'enfance des droits du peuple de ce pays, des lois et des coutumes qui le liaient à ses souverains, j'ai souvent éprouvé un noble orgueil en pensant que je pourrais un jour leur être utile. Un motif si beau a contribué à me faire quitter les montagnes et les forêts du Nord, et à me séparer d'un souverain qui a pour moi toute la tendresse d'un père, et d'un fils qui fait toute mon espérance.

«M. de Bouillé a déjà dû rendre compte à Votre Majesté de tout ce que je lui ai dit à mon retour de Nancy. J'ai éprouvé qu'il est des situations dans la vie où ce qu'on désire le plus doit être ajourné, soit pour sa propre conservation, soit pour l'intérêt de la cause qu'on veut servir, et je l'ai chargé de dire à Monsieur, que Son Altesse royale pouvait se rendre à mon quartier général lorsqu'elle jugerait que l'occasion est favorable.

«En me remettant la lettre de Votre Majesté, M. de Bouillé m'a communiqué les instructions qu'il a reçues; je l'ai chargé de lui rendre compte que j'acceptais ce qu'elle m'offrait, et M. Gré, qui a ma confiance et qui connaît mes sentiments, est chargé d'en réitérer l'assurance à Votre Majesté.»

Lorsque Louis XVIII reçut ces tardives protestations, le concours du prince royal de Suède ne lui était plus nécessaire. Les récits de Narbonne, de La Ferronnays, de Bouillé, cités plus haut, autorisent d'ailleurs à penser que c'était folie de l'avoir espéré. Ce n'est pas la seule erreur de ce genre qu'ait commise Louis XVIII pendant son séjour à l'étranger. Il avait eu foi dans Dumouriez, dans Pichegru, dans Moreau, et les déceptions successives que rappellent ces noms tristement fameux laisseraient, non moins que celle qu'il devait à Bernadotte, planer un doute sur sa perspicacité si l'on ne savait combien sont fragiles les espoirs qu'engendre l'exil, et trompeurs les jugements à la faveur desquels ils naissent, se développent et se formulent en résolutions. Du moins, à l'heure où ses douloureuses aventures touchaient à leur dénouement, tout contribuait à lui faire oublier ces déceptions cruelles. Il voyait enfin le terme de ses malheurs, et se livrait à la joie d'entendre retentir à ses oreilles, comme autrefois à celles de ses aïeux aux beaux jours de Versailles, le cri: Vive le roi! Les vents favorables qui soufflaient de France, comme pour lui en ouvrir le chemin, lui portaient sur leurs ailes, avec l'appel des fidèles partisans de sa cause, des effluves sains et bienfaisants, réparateurs de ses longues infortunes. Le 19 avril, suivi du duc d'Havré, du comte d'Agoult et du comte de Blacas, il s'embarquait à Douvres sur une frégate anglaise, et le 25, à Calais, il mettait le pied sur le sol de sa patrie, vingt-quatre ans après en être sorti, et sans avoir jamais désespéré d'y revenir. Parti en fugitif, il y rentrait en roi.

Mais, durant ce long exil, que de deuils avaient déchiré son âme! Sans parler des victimes de la Terreur, que de parents, que d'amis laissés sur les chemins par lesquels il avait promené ses infortunes: ses tantes, Mmes Adélaïde et Victoire, filles de Louis XV; la comtesse de Marsan, celle qu'il appelait sa seconde mère; sa sœur la reine de Sardaigne, sa belle-sœur la comtesse d'Artois, la reine sa femme, ses cousins le duc de Montpensier et le comte de Beaujolais, l'infortuné duc d'Enghien, son fidèle ami d'Avaray! Et parmi ses partisans, comment compter ceux qui avaient payé de la vie leur dévouement à sa cause: Charette, Cadoudal, Frotté et combien d'autres, illustres ou obscurs, tombés en combattant pour lui! Ceux qui survivaient, comme le comte d'Artois et Condé, avaient vieilli. Leurs plus belles années s'étaient écoulées dans les luttes et les intrigues, les deuils et les larmes. Ils rentraient aigris par leurs malheurs, et, à peine rentrés, leurs revendications allaient ébranler ce trône dont ils poursuivaient, depuis vingt-cinq ans, le relèvement.

Les difficultés qu'elles devaient engendrer n'échappaient pas à Louis XVIII. À la légitime joie que lui causait son retour en France, se mêlaient déjà des préoccupations et des inquiétudes, comme s'il eût prévu qu'en recevant des mains des Français sa couronne, il aurait à lutter contre, son frère, contre la plupart de ceux qui revenaient avec lui, contre cette politique des émigrés, trop longtemps et jusqu'à ce jour la sienne, dont il ne mesura complètement l'inanité, la folie et les périls qu'au moment de toucher le sol de son pays.

On raconte qu'à la veille de son départ d'Angleterre, recevant le duc de Duras, et celui-ci se félicitant de voir la couronne bien rétablie dans la maison de Bourbon, il lui répondit:

—Bien rétablie, cela dépend.

—L'intention du roi serait-elle de ne pas accepter la couronne?