—Je l'accepte, aurait repris Louis XVIII, et elle nous restera si je survis à mon frère. Mais, si c'est lui qui me survit, je ne réponds de rien[106].

Ici se clôt la triste épopée des émigrés durant leur long séjour hors de France. Pour la première fois, elle est racontée en tous ses détails. Elle l'est au pris d'un effort ininterrompu qui, pendant vingt-cinq ans d'études, d'investigations, de recherches, m'a fait vivre au milieu d'eux, appris à les connaître et associé à leurs douloureuses aventures laborieusement reconstituées, avec un impérieux et constant souci de vérité, dans un incessant déchaînement d'émotions diverses et contradictoires.

Je dois confesser, en effet, que je n'ai pu écrire ce livre révélateur, qui leur est entièrement consacré, sans me sentir tour à tour indigné et apitoyé, indigné par les folles et parfois criminelles tentatives de ces chevaliers errants, qui souvent irritaient mon patriotisme et excitaient ma colère; apitoyé par l'excès de leurs maux, ramené, par le tableau même que j'en retraçais, à des idées d'indulgence, qui, malgré tout, subsistent en moi au moment où j'écris ces dernières pages et m'obligent à répéter, en les achevant, ce que je disais en les commençant, à savoir que les émigrés furent plus malheureux que coupables et qu'ils n'ont pas été les seuls coupables. C'est, du reste, la conclusion qui, nécessairement, s'imposera à quiconque m'aura lu sans parti pris et de bonne foi, à quiconque porte dans l'âme assez de justice pour opposer au souvenir de leurs fautes celui de leurs parents incarcérés et guillotinés, de leurs châteaux brûlés, de leurs biens confisqués et de tous les excès révolutionnaires. De ces excès, sans doute, il y a lieu de leur imputer trop souvent la responsabilité; mais, ils en furent les victimes en des conditions dont le passé n'offre aucun exemple, et à ce titre ils ont droit à la pitié.

Cette histoire, cependant, serait incomplète, encore que telle qu'elle est elle forme un tout, si, après avoir montré les émigrés sur la terre d'exil, en proie à toutes les tortures matérielles et morales, victimes de leurs illusions, avides de réparations et de vengeances, je ne les montrais rentrés dans leur patrie et redevenus les maîtres dupes de leurs préjugés, de leur inexpérience, de leur ignorance des changements politiques et sociaux, survenus au cours de leur éloignement. L'année 1814, c'est l'émigration au pouvoir; l'émigration luttant contre le régime nouveau sorti des entrailles de la Révolution. Cette lutte, reprise et continuée après le second retour des Bourbons, même quand les premiers acteurs ont quitté la scène, car leurs idées y ont encore des représentants et des défenseurs, se prolongera jusqu'en 1830; elle aura pour dénouement la chute définitive de la légitimité. Mais, le récit de ses péripéties en 1814, alors qu'elle est soutenue du côté royaliste par les hommes qu'on vient de voir évoluer sur les nombreux théâtres où les émigrés ont promené leurs fragiles espoirs et leurs âpres misères, est le complément nécessaire de leur histoire, le chapitre final que je ne désespère pas d'y ajouter un jour[107].

TABLE DES MATIÈRES

LIVRE ONZIÈME
LA COUR DE MITAU EN 1800

I.—L'Église et la Royauté [1]

II.—Les divisions de l'épiscopat [12]

III.—La rentrée des évêques [16]

IV.—Les préliminaires du Concordat [25]