Le grand-père Daudet était peu donneur. Rigoureusement économe sa vie durant, ses générosités à ses petits-fils n'allaient guère au delà d'une boîte de pastilles à la menthe, qu'il fourrait dans leur poche, au jour de l'an, après le compliment d'usage.

Tout autre, le grand-père Reynaud. Il ne trouvait de joie qu'à nous faire plaisir, qu'à jouir de notre surprise et de notre émotion. La veille de Noël, le jour de l'An, le jour des Rois, autant de prétextes à ripaille et à cadeaux.

Oh! les jours de l'an de notre enfance, quel souvenir! Les réunions chez le grand-père, à midi, pour dîner; la fable si difficilement apprise, bredouillée par nos lèvres impatientes, tandis que nos yeux s'égaraient sur le large buffet tout chargé de friandises et de joujoux: pantins, accordéons, chevaux de bois, moutons, poupées, que sais-je encore? la distribution de ces présents dans le tumulte de nos envies violemment surexcitées; le repas composé d'exquises gourmandises, croustades fabriquées par la vieille Sophie, brandade de chez Cadet, «estevenons» (gâteaux) de chez Villaret, nougats de chez Barthélémy, confiseries à personnages, papillotes à pétard; puis nos sauteries dans le grand salon bleu qui ne s'ouvrait guère que ce jour-là, tandis que les parents continuaient à deviser entre eux.

Donc, grâce à notre aîné, grâce au grand-père Reynaud, nous possédions, Alphonse et moi, des jouets à revendre. Avant qu'avec sa terrible manie de savoir ce qu'il y avait dedans, il en eût vu la fin, on en avait rempli toute une pièce, dans l'appartement de la maison de Vallongue, où nous nous installâmes vers 1844.

Déjà, vers cette époque, nous montions des théâtres avec des personnages en bois ou en papier découpé; nous improvisions des comédies. J'étais très-habile à parer nos acteurs. Un jour que j'avais habillé en page une petite poupée articulée, Alphonse, pour utiliser ce chef-d'oeuvre de mes mains, arrangea une belle scène que je regrette bien de n'avoir pas conservée. Ce fut son début dramatique.

Entre autres jouets que nous possédions, se trouvait tout un mobilier de chapelle à notre taille. Autel, chandeliers, tabernacle, calice, ciboire, ostensoir, rien n'y manquait. Notre mère avait taillé la nappe de l'autel dans une vieille robe brodée, confectionné l'aube et le surplis; un des oncles de Lyon avait envoyé une chasuble, une crosse et une mitre.

Ce matériel de petite église était resté longtemps en réserve. Un beau jour, on nous le livra. Ce ne furent alors que cérémonies religieuses, saluts, bénédictions, processions dans les vastes greniers où notre père avait installé l'atelier des ourdisseuses.

Ces ourdisseuses,—dévideuses de soie,—au nombre de cinq ou six, étaient de bonnes filles, dévotes pour la plupart, qui prenaient plaisir à nous en tendre chanter des cantiques. Souvent, nos cousines Emma et Marie, leur frère Léonce, brave enfant tué en 1870 à Pont-Noyelles, quelques amis venaient nous rejoindre et partager nos jeux. C'est en ce temps que nous arriva ce que nous appelons encore dans la famille l'histoire de la Sainte Vierge.

Ce jour-là, nous avions vêtu de l'aube blanche la cousine Emma, une jolie brunette de notre âge; nous l'avions couronnée de roses, assise dans une corbeille à bobines prêtée par les ourdisseuses, et nous la transportions processionnellement comme la Vierge dans une châsse, à travers la maison, en psalmodiant tous les refrains religieux dont notre mémoire était remplie.

Nous nous étions partagé tous les autres ornements, portant qui la chasuble, qui la mitre, qui la crosse. Vêtu de la soutane, Alphonse faisait l'enfant de choeur, marchant en tête du cortége, une sonnette à la main.