Le malheur voulut qu'au même moment, notre père reçût un gros client de Lyon. Troublé par nos cris, il nous fit dire de nous taire; nous négligeâmes de tenir compte de l'avertissement. La patience n'était pas la vertu de Vincent Daudet; quand il entrait en colère, ce n'était pas petite affaire. Il apparut tout à coup sur le seuil de l'atelier dans lequel la procession allait prendre fin devant l'autel illuminé. D'un revers de main, il envoya l'enfant de choeur et la sonnette rouler à trois pas de là, puis, au milieu du sauve-qui-peut général, il retourna la châsse comme une simple hotte, et, empoignant la Sainte Vierge à la volée, il déchira du haut en bas l'aube blanche, en faisant sauter la couronne. Le soir, il signifiait à notre mère, en l'absence de qui s'était passée cette scène tragi-comique, qu'il avait assez des cérémonies et des cantiques à domicile.
Les enfants retournèrent alors à la petite pièce qui contenait leurs jouets, et y passèrent le temps des récréations. On les admit ensuite dans une salle, à l'extrémité de l'appartement; là, sous la direction de Henri, s'élevait un théâtre sur lequel, avec quelques camarades, il répétait une comédie de Berquin. Quoiqu'ils fussent de simples mioches, on utilisa leurs services. Nous eûmes notre part dans la représentation de famille, donnée un jeudi et qui n'obtint d'ailleurs qu'un succès d'estime.
Vers le même temps, notre cher père nous apporta un jour, en revenant de la foire de Beaucaire, un Robinson Crusoé en deux tomes illustrés, un Robinson suisse et la collection du Journal des enfants, dix grands volumes remplis d'histoires signées Jules Janin, Frédéric Soulié, Louis Desnoyers, Ernest Fouinet, Édouard Ourliac, Eugénie Foa. C'est là que nous lûmes pour la première fois les Aventures de Jean-Paul Chopart, puis les Aventures de Robert, Robert et de son compagnon Toussaint Lavenette, le Théâtre du seigneur Croquignole, les Mystères du château de Pierrefitte, Léon et Léonie, cent autres histoires écrites pour les lecteurs de notre âge, véritables petits chefs-d'oeuvre pour la plupart, qui ont laissé dans notre mémoire une trace ineffaçable et exercé sur toute notre enfance une impression si vive, qu'encore aujourd'hui, lorsqu'un de ces volumes, usés, dépareillés, nous tombe sous la main, de ses pages déchirées montent en foule les souvenirs du lointain passé.
VI
Au mois de septembre 1846, nos parents se déterminèrent à me faire commencer mes études latines. Jusqu'à ce moment, nous avions été confiés aux Frères de la Doctrine chrétienne, chez qui les familles les plus aisées de la société catholique ne dédaignaient pas d'envoyer leurs enfants,—pour l'exemple. Ils m'avaient appris à lire et à écrire, donné quelques notions d'histoire sainte et d'instruction religieuse. On leur laissa Alphonse pendant une année encore. Notre aîné achevait ses classes chez un vieux professeur nommé Verdilhan, entré jadis dans l'enseignement sous les auspices de «l'oncle l'abbé».
Pour moi, on se décida à m'envoyer comme externe au collége de l'Assomption, que dirigeait un vicaire général du diocèse, qui depuis a beaucoup fait parler de lui: l'abbé d'Alzon.
C'est là que je fis ma première communion, en 1848, le lendemain du jour où l'archevêque de Paris fut tué sur les barricades, et que je vécus deux années sous la direction de maîtres dont j'ai dû plus tard désavouer quelquefois les opinions exaltées, mais qui presque tous étaient des hommes éminents, affectueux, paternels, hautement habiles à former l'esprit et l'âme des enfants confiés à leurs soins.
Ce qui avait déterminé mon père à m'envoyer à l'Assomption, c'était le bon marché relatif de l'externat. Mais en 1848, sa fortune, qui depuis deux ans subissait de graves atteintes, fut tout à coup compromise. Les faillites successives de plusieurs de ses clients en emportèrent une partie. Puis ce fut la crise commerciale, l'arrêt des affaires, qui suivirent la révolution, et, pour couronner cette suite de catastrophes, la mort du grand-père Reynaud.
Elle révéla l'existence du gouffre dans lequel ses fils avaient englouti sa fortune. Nos parents comptaient sur cette succession pour faire face à des difficultés devenues chaque jour plus inextricables. Ils n'en retirèrent rien.
Ce fut le signal de longues et profondes divisions de famille. Une tristesse noire planait sur notre maison. Notre chère maman ne cessait de verser des larmes. Sous l'empire de ses soucis, mon père était devenu susceptible, irritable; il voulait intenter un procès à ses beaux-frères et s'emportait contre quiconque tentait de les défendre ou de prêcher la conciliation.