Le plus clair de tout cela, c'est qu'il fallut se réduire, vivre d'économie. On me retira de l'Assomption, et j'allai à mon tour chez le père Verdilhan. Depuis plusieurs mois déjà, Alphonse était entré à l'institution Canivet, établissement modeste, où il pénétrait peu à peu dans les arcanes de la grammaire latine.
C'est une justice à rendre à notre excellent père, qu'en dépit de ses malheurs, il ne songea jamais à réaliser des économies à nos dépens, ni à interrompre nos études sous le prétexte qu'il n'en payait que difficilement les frais. Un de nos parents, homme très-pratique, grassement enrichi, dont il était le débiteur, mêlait force conseils à ses incessantes réclamations. Il déclarait très-haut que cette ferme volonté de nous donner, à défaut de la fortune, une solide instruction, était le fait d'un ridicule orgueil. Il était d'avis qu'on devait nous doter d'un bon état. Si on l'avait écouté, je serais probablement serrurier aujourd'hui, et Alphonse manierait la varlope et la scie.
Mais Vincent Daudet ne l'entendait pas ainsi. Il persista à croire en l'étoile de ses fils. C'est une de nos joies de n'avoir pas trahi cette confiance. Il chercha donc d'un autre côté le moyen de réaliser des économies. Nous quittâmes le bel appartement de la maison de Vallongue pour aller habiter la fabrique, cette fabrique du chemin d'Avignon dont le toujours vivant souvenir a dicté à Alphonse Daudet le premier chapitre du Petit Chose.
Il y avait là de vastes pièces, de l'air, de l'espace; nous y étions confortablement installés. Nous nous y retrouvions, chaque soir, avec mon frère, au retour de l'école; nous y passions les jeudis et les dimanches à courir dans les cours, sur lesquelles s'ouvraient les vastes ateliers déserts, à nous faire des retraites mystérieuses dans la machine à vapeur, réduite à l'immobilité, à nous rouler sur l'herbe du jardin, sous les figuiers, derrière les grands lilas. Cousins et cousines venaient y partager nos jeux; nos rires bruyants formaient un étrange contraste avec les angoisses de nos parents, causées par ce calme maladif de la vaste usine où l'arrêt subit de la vie hâtait la ruine définitive de la famille.
Il y eut cependant quelques éclaircies dans ces tristesses. Ce fut d'abord le mariage de notre plus jeune tante, qui, après la mort du grand-père Reynaud, était venue vivre avec nous; puis la naissance de notre soeur, qui fit luire sur toute la maisonnée un chaud rayon de soleil, et enfin l'arrivée d'un des oncles de Lyon qui s'installa sous notre toit.
Je ne sais par suite de quel arrangement il devait avoir la direction de la fabrication et de la chambre des couleurs, le jour où les affaires reprendraient leur essor. Ce que je sais bien, c'est qu'en attendant ce réveil, qui ne vint jamais, il s'exerçait furieusement à ses futures fonctions.
Il avait apporté avec lui un grand nombre de volumes, illustrés pour la plupart. Il consacrait tout son temps à en colorier les illustrations. C'était une manie; il coloriait tout ce qui lui tombait sous la main; il coloria même une grammaire espagnole.
Ce brave homme adorait mon frère, se prêtait à toutes ses fantaisies; il poussait la faiblesse jusqu'à se faire le complice de ses fredaines, en l'aidant à les cacher, et même en m'en accusant. Un beau matin, las de colorier, il disparut, et nous ne le revîmes plus. Je crois bien qu'il a posé à son insu pour l'un des personnages du Nabab. Il y a dans ce roman un certain caissier de la «Caisse territoriale» qui lui ressemble terriblement.
VII
Un autre de nos souvenirs de cette époque, c'est celui des clubs. Notre père s'était toujours occupé de politique, en théorie bien entendu, sans l'ombre d'une ambition personnelle, encore qu'il eût pu, tout comme d'autres, obtenir un mandat de député. De tout temps, pendant les repas, quand le chapitre affaires était épuisé, la politique formait le sujet ordinaire de ses entretiens avec notre mère, ou, pour parler plus exactement, de ses monologues. Il la jugeait au point de vue de sa passion royaliste et n'admettait guère qu'on lui tînt tête.