Je ne peux encore m'expliquer comment, étant donné l'existence désordonnée que mon frère menait alors, il a pu franchir avec tant d'éclat les étapes de ses études.

À de fréquents intervalles, un avis imprimé, signé du censeur, était déposé chez notre portier, à l'effet d'avertir M. Vincent Daudet que l'élève Alphonse Daudet, son fils, n'avait pas paru à la classe de tel jour. Grâce à mes précautions, ces avis m'étaient fidèlement remis. J'en atténuais les effets par des excuses bien senties, que je signais audacieusement du nom de notre père.

En ai-je rédigé, de ces excuses, en ce temps-là, afin d'éviter à mon frère des reproches mérités!

Ces reproches, j'essayais d'y suppléer par quelques timides conseils, auxquels il répondait en me promettant de ne plus recommencer.

Le malheur, c'est qu'il recommençait toujours. Il était pris dans l'engrenage d'une vie tout au dehors, quasi sans surveillance et sans entraves.

C'étaient des parties de canot sur la Saône, des fugues dans les vertes campagnes qui environnent Lyon, des haltes au cabaret, que sais-je encore? mille aventures propres à révéler son extraordinaire précocité. Inconsciemment, il récoltait là les ineffaçables impressions à l'aide desquelles il devait écrire plus tard des récits d'un vécu si pénétrant.

Il nous revenait moulu, pâle, les traits tirés, ivre de fatigue, de grand air, les yeux pleins de visions d'eaux tourbillonnantes dans le brouillard du matin. Comme il rentrait toujours en retard, je veillais anxieusement du côté de la porte, guettant son retour pour la lui ouvrir sans bruit, pour l'aider à fournir une explication à nos parents. Dès qu'il apparaissait, je l'avertissais à demi-voix de l'effet produit sur eux par son absence; il savait ainsi s'ils en étaient irrités ou si elle avait passé inaperçue, et nous improvisions à la hâte, selon la gravité des cas, un prétexte acceptable.

Un jour, il arriva fiévreux, chancelant, le regard troublé; on lui avait fait boire de l'absinthe. Terrifié, je l'adossai au mur de l'antichambre; les yeux dans les yeux, je lui dis:

—Prends garde, papa est là!

Il parvint à se dominer et fit bonne contenance devant nos parents. Il allégua, pour justifier sa rentrée tardive, qu'il avait été retenu au lycée par la visite d'un inspecteur général de l'Université.