—Mais tu dois mourir de faim, mon pauvre enfant, lui dit ma mère.
Mon père, attendri, observa qu'on faisait trop travailler ces jeunes gens. Pendant ce temps, vite nous dressions un couvert sur un coin de table, et, quoique écoeuré, malade, n'en pouvant plus, le pauvre garçon dut feindre un appétit vorace, manger et boire tout ce qu'on lui servit, tandis que nos parents, assis à son côté, le regardaient d'un air de pitié, épiaient ses mouvements avec sollicitude.
Jeté, ayant treize ans à peine, dans une telle vie, avec des enfants de son âge dont l'influence et l'exemple l'entraînaient, comment n'y a-t-il pas laissé ses belles qualités intellectuelles et morales, la vivacité de son intelligence, la fraîcheur de son âme, la délicatesse de son esprit, sa droiture native, la fleur de son honnêteté? Presque tous les autres s'y seraient perdus. Pour lui, l'épreuve que, d'ailleurs, je ne conseillerais à aucun père de tenter pour son fils, a donné des résultats contraires à ceux qu'il était logique de redouter.
Le même phénomène s'est encore reproduit, quelques années plus tard, lorsqu'à dix-sept ans, libre et sans frein sur le pavé de Paris, il est descendu dans tous les antres de la bohème, parmi les paresseux et les impuissants, vagabonds de l'art, dont tout l'effort consiste à grossir leur nombre pour trouver chez autrui la justification de leur propre honte; bons, tout au plus, à calomnier le talent consciencieux et fécond, à se venger sur lui, en plates injures, des humiliations que leur vaut un incurable besoin de se vautrer dans une abjecte oisiveté.
Par deux fois, cette expérience, pour mon frère, a donné les mêmes fruits. De ce qu'il y avait de bon en lui, il n'est rien resté aux ronces des dangereuses routes qu'il parcourait. Il n'est même pas téméraire d'affirmer que, dans une large mesure, son talent a profité de ses découvertes et de ses sensations. Elles en ont hâté l'éclosion; loin de l'émousser, elles l'ont affiné, sensibilisé, jusqu'à lui donner la nervosité d'une corde de violon.
C'est en se reportant à ces années de misères désespérées, d'escapades périlleuses, de distractions maladives, revues, ainsi que dans un miroir, à travers le temps disparu, qu'il placera plus tard comme épigraphe, en tête de l'un de ses livres, cette phrase de madame de Sévigné: «C'est un de mes maux que les souvenirs que me donnent les lieux; j'en suis frappée au delà de la raison.» Il exprimera ainsi la douloureuse impressionnabilité à laquelle il a dû de conserver, robustement imprimés en lui, les moindres épisodes de son passé d'enfant, les plus tristes, plus vivants encore que les autres.
De ce qu'il a victorieusement affronté tant d'expériences redoutables, on aurait tort de conclure que les incidents de sa vie à la diable me laissaient sans appréhension. À côté de l'angoisse de l'attente, qui s'emparait de moi quand il ne revenait pas à l'heure de la sortie du lycée, il y avait la crainte des accidents. Il était si téméraire, si dédaigneux du danger; puis sa myopie aggravait les risques.
Plus d'une fois, il lui arriva de jeter son canot sous les roues d'un bateau à vapeur, et comme au retour j'étais le confident de ses émotions, au moindre retard je le voyais toujours précipité dans cette Saône maudite, dont le lit, à travers Lyon, a tout le mouvement d'une rue populeuse.
C'était aussi la peur des voitures, des coups reçus dans quelque querelle… Ah! les tristes heures! En l'apercevant, j'oubliais tout; pourvu que nos parents ignorassent la vérité, je ne songeais qu'au bonheur de le retrouver sain et sauf. Je n'avais même pas le courage de le gronder. Si péniblement monotone était notre existence, que je comprenais qu'il cherchât au dehors des distractions.
Il est vrai qu'elles tournaient quelquefois en véritables gamineries. Il y avait parmi nos camarades un garçon bien élevé, d'un caractère un peu faible, qui se laissait entraîner comme lui dans les équipées que je viens de raconter. C'était le fils d'un honorable avoué de Lyon. Il nous était sympathique à tous, et depuis il a fait bravement son chemin dans le monde, sans que le souvenir des misères dont, enfant, il avait été victime, ait laissé aucune amertume dans son coeur; mais à cette époque, une taille qui n'en finissait pas, un long nez, de gros yeux ronds, un défaut de prononciation, et en même temps sa naïveté, en faisaient un objet d'impitoyable raillerie pour ceux dont il était devenu le compagnon.