Ces considérations, jointes à la nécessité, décidèrent du sort de mon frère. Son départ fut résolu. Il accepta courageusement sa destinée nouvelle, heureux de venir en aide aux siens, enchanté d'abord de son premier voyage dans un inconnu dont il était bien loin de soupçonner les aventures.
Pour moi, cette résolution me consterna, encore que j'en comprisse la sagesse. L'idée de me séparer de mon frère déchirait mon coeur. Je le voyais si jeune, si pauvre d'expérience, si mal armé pour les épreuves qu'il allait subir!
Seize ans, une âme tendre, une imagination délicate, la faiblesse de son âge, une insigne maladresse devant les difficultés matérielles, une myopie désespérante, comment se tirerait-il d'affaire? Mais, hélas! mon impuissance égalait ma peine; il fallut bien se résigner.
«On commençait à être fait au malheur dans cette maison-là. Le lendemain de ce jour mémorable, toute la famille accompagna le Petit Chose au bateau… Tout à coup, la cloche sonna. Il fallait partir. Le Petit Chose, s'arrachant aux étreintes de ses amis, franchit bravement la passerelle.
«—Sois sérieux! lui cria son père.
«—Ne sois pas malade, dit madame Eyssette.
«Jacques voulait parler, mais il ne put pas; il pleurait trop.»
Oui, Jacques pleurait; mais ce n'étaient plus les larmes maladives de son enfance; c'étaient les larmes fécondes de sa précoce maturité, arrachées à ses yeux par le grand chagrin de cette séparation, le plus grand chagrin dont il eût encore souffert. À travers ses pleurs, il voyait l'avenir; et plus était douloureuse l'heure présente, plus il se rattachait à cet avenir avec confiance, formant, sous les coups mêmes de la défaite, des projets en vue de la revanche, auxquels était étroitement associé le compagnon que le rapide flot du Rhône emportait au loin.
«Le Petit Chose ne pleurait pas, lui. Comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, c'était un grand philosophe, et positivement les philosophes ne doivent pas s'attendrir… Et pourtant, Dieu sait s'il les aimait, ces chères créatures qu'il laissait derrière lui, dans le brouillard. Dieu sait s'il aurait donné volontiers pour elles tout son sang et toute sa chair. Mais, que voulez-vous? la joie de quitter Lyon, le mouvement du bateau, l'ivresse du voyage, l'orgueil de se sentir homme,—homme libre, homme fait, voyageant seul et gagnant sa vie,—tout cela grisait le Petit Chose et l'empêchait de songer, comme il aurait dû, aux trois êtres chéris qui sanglotaient là-bas, debout sur les quais du Rhône.»