Le départ de mon frère nous fit un peu plus tristes. Quelques mois s'écoulèrent sans nous apporter autre chose que les aggravations successives de notre infortune, les incessants témoignages de la rigueur avec laquelle nous frappait l'adversité. Les nuages qui depuis si longtemps s'amoncelaient sur notre horizon s'assombrissaient de jour en jour; une catastrophe devenait imminente. Je la sentais approcher, et je m'y préparais.

Après tout, dans la situation déplorable où nous nous trouvions, ne valait-il pas mieux que le sort épuisât sur nous ses fureurs en un dernier orage? Quand il nous aurait définitivement abattus, quand il aurait dispersé les débris de notre foyer, il irait sans doute frapper ailleurs, en nous laissant libres de rebâtir ce qu'il aurait détruit.

Et puis, un désastre suprême nous arracherait aux incertitudes cruelles dans lesquelles nous nous débattions. Il faudrait alors prendre un parti; je pourrais aller à Paris, ce Paris inconnu, où tant d'autres avant nous étaient arrivés obscurs, malheureux, déshérités, et avaient vu la fin de leur misère. Résolu à les imiter, j'entretenais fréquemment ma mère de mon dessein. Mais elle doutait de moi, ayant perdu jusqu'à la force de concevoir une espérance. Qu'irais-je faire à Paris? Si encore j'avais un emploi assuré!

—J'entrerai dans les télégraphes, lui dis-je un jour, en me rappelant que nous comptions dans cette administration un vieil ami de notre famille.

Sur ces mots, elle envisagea plus tranquillement mon projet. Elle en entretint mon père pendant l'un des rares séjours qu'il faisait alors à Lyon.

—Il n'y a qu'à le laisser libre de suivre ses inspirations, répondit-il.

Dès ce moment, je ne songeai plus qu'à ce voyage et surtout aux moyens de l'effectuer, car c'était justement le côté le plus lamentable de notre état, de ne pouvoir exécuter un projet, quelque avantageux qu'il pût être, s'il exigeait une avance d'argent, même modique. Heureusement,—c'est bien à dessein que j'emploie ce mot,—la catastrophe éclata et me permit de réaliser l'idée que je caressais avec persévérance.

Depuis un an que nous habitions la rue de Castries, le propriétaire ne connaissait pas encore, comme on dit vulgairement, la couleur de notre argent. Il avait commencé par montrer beaucoup de patience. Ce qu'il savait de nous l'avait intéressé à notre sort, et lorsque, à plusieurs reprises, les quittances présentées par le portier lui étaient revenues impayées, il s'était contenté d'adresser à mon père une réclamation courtoise.

Mais cette patience ne pouvait durer toujours. Maintenant, nous lui devions trois termes, et l'échéance du quatrième approchait. Par son ordre, son régisseur vint les réclamer. Il entoura cette réclamation des formes les plus polies; mais, sous le gant, on sentait la main, sous la parole de l'homme du monde, l'exigence du créancier. Il avait été heureux de nous accorder des délais, parce que nous étions d'honnêtes gens, surtout parce qu'il croyait que notre gêne était accidentelle. Mais il ne pouvait attendre plus longtemps le payement de la dette contractée dans le passé, ni davantage nous laisser dans l'appartement si notre impuissance à en acquitter le loyer se prolongeait.

Cette mise en demeure nous trouva sans ressource. Lorsque, en l'absence de mon père, je recherchai avec ma mère comment nous pourrions y faire face, nous fûmes d'accord pour reconnaître que cela ne se pouvait que par la vente de notre mobilier. Le mobilier vendu, les dettes les plus pressantes payées, ma mère partirait avec sa fille pour le Midi, où l'une de ses soeurs lui offrirait asile. Moi, j'irais tenter la fortune à Paris et hâter notre réunion.