À la même heure, il souffrait bien autrement que moi. En quittant Lyon, il était allé passer quelques jours dans notre famille, à Nîmes d'abord, où des coeurs fraternels l'avaient tendrement accueilli; puis aux environs du Vigan, tout au fond des Cévennes du Gard, chez des cousines jeunes et belles.
Notre poëte de seize ans, qui dès cette heure chantait la beauté, la nature et l'amour, vit arriver trop vite, au gré de ses désirs, le terme de ses courtes vacances. Il fallut partir pour Alais.
Quand il vint frapper à la porte du collége, il était si petit, si timide, si frêle, qu'on le prit d'abord pour un élève. Le principal fut même au moment de le renvoyer.
«—Mais c'est un enfant! s'écria-t-il en bondissant sur son fauteuil.
Que veut-on que je fasse d'un enfant?
«Pour le coup, le Petit Chose eut une peur terrible; il se voyait déjà dans la rue sans ressource. Il eut à peine la force de balbutier deux ou trois mots et de remettre au principal la lettre d'introduction qu'il avait pour lui.»
Cette lettre fit merveille. Le souvenir de «l'oncle l'abbé» protégeait mon frère; on le garda. C'est ainsi qu'il commença à gagner son pain, pain bien amer, souvent trempé de larmes d'humiliation et de colère.
En des pages devenues populaires, il a raconté ses cuisantes douleurs. Ouvrez le Petit Chose. Le Petit Chose, c'est lui; Sarlande, c'est Alais; et dans toute cette partie de son roman, où son imagination a incrusté des perles fines sur un fond de vérité, il n'a eu qu'à se rappeler la lointaine réalité pour parer son récit d'une émotion sincère et forte.
Ses élèves, fils de paysans pour la plupart, ou gentillâtres mal élevés, prirent en haine ce petit «pion», si distingué, si fin, si fier, beau comme un jeune dieu, dont le regard disait l'intelligence, comme tous ses gestes révélaient sous des vêtements étriqués son élégance native. Sa délicatesse choquait leur grossièreté; leur brutalité raillait sa faiblesse. Il eût volontiers partagé leurs jeux; il ne demandait qu'à les traiter en camarades; ils l'exaspéraient par leur malice.
Ah! les méchants enfants! Un jour, ne s'avisèrent-ils pas de traîner au travers de l'escalier une vieille malle tout hérissée de clous. Il n'y voyait pas et se laissa choir, au risque de se tuer. Une autre fois, en promenade, il dut se colleter avec l'un d'eux, robuste gaillard qui s'était révolté contre son autorité. Le pire est qu'après ces algarades, le principal lui donnait toujours tort; il tenait à conserver ses élèves, et un «pion», cela se remplace.
Mon frère n'échappait à ces infortunes quotidiennes que pour tomber dans un humble milieu de province, malsain, envieux, perverti, grotesquement sceptique, joueurs de billard, culotteurs de pipes, piliers d'estaminet, bohème inintelligente et sotte, où à tout instant quelque piége était tendu à sa naïveté.