À quelles résolutions désespérées n'eût-il pas été conduit, si ce supplice avait duré! La nouvelle de mon départ de Lyon en atténua la cruauté. Mon frère comprit qu'il n'avait plus longtemps à souffrir. Il tourna ses regards vers Paris. C'est de là qu'il attendait la délivrance et le salut.

Un jour, en réponse à une lettre plus navrée que les autres, je lui écrivis: «Viens!» Et, tout meurtri, l'oiselet prit son vol pour venir chercher un refuge près de moi.

XVI

[Arrivé à ce point de mon récit, je dois me rappeler que ce que j'ai voulu dire de la vie de mon frère, c'est ce qui nous est commun. Pour ce qui lui est personnel, je suis tenu d'être bref, afin de ne point devancer le récit qu'il en doit faire lui-même, soit dans ses mémoires, soit dans l'histoire de ses livres. Je n'en dirai donc plus que ce que je considère comme le couronnement nécessaire de ce que j'avais entrepris de faire revivre, ce qui doit montrer, après l'enfant timide dont mon fraternel crayon a tracé la physionomie fine et fière, l'écrivain en pleine possession de sa virilité.]

À deux reprises, Alphonse Daudet a raconté son arrivée à Paris: une première fois dans le Petit Chose; une seconde fois dans le Nouveau Temps, journal de Saint-Pétersbourg, qui a fait connaître ses oeuvres à la Russie, et auquel il a donné, entre autres travaux, quelques-uns des épisodes de sa vie d'écrivain, écrits sous la forme autobiographique. Sauf en un petit nombre de détails, les deux récits ne diffèrent guère l'un de l'autre. Celui qui ressuscite en des pages émues la réalité tout entière, n'est pas moins attachant que celui qui n'a fait que s'en inspirer, en lui empruntant divers traits propres à figurer dans un roman.

Dans les deux, c'est la même scène: un enfant de dix-sept ans, malheureux et délicat, arrivant à Paris, estomac vide et bourse plate, curieux, avide d'inconnu, affamé de sensations nouvelles, tout plein de pressentiments d'avenir, mais rendu timide par l'excès de sa misère, au point de se défier de lui-même, de n'oser croire en son étoile, trop jeune encore, trop pauvre d'expérience pour mesurer la richesse du trésor intellectuel qu'il porte en soi.

Comme cadre à ce tableau, les premiers froids d'un rude hiver,—c'était le 1er novembre 1857,—deux nuits sur la dure banquette d'un wagon de troisième classe, l'atmosphère empestée de ce wagon, tout imprégnée d'odeurs d'eau-de-vie et de tabac; puis l'entrée dans Paris au petit jour, la réconfortante étreinte fraternelle, la course dans les rues de la ville qui s'éveille, les cahots du fiacre sur le pavé, et succédant aux impressions si profondes de cette arrivée, le saisissement causé par l'aspect de la petite chambre où désormais on vivra à deux de privations, de travail et d'espérance.

Je ne tenterai pas de refaire ce récit, encore que le souvenir de ces choses soit à jamais gravé dans ma mémoire. Je n'en veux retenir qu'un trait, le lamentable état dans lequel m'arriva mon frère.

Je le vois encore, exténué de fatigue et de besoin, mourant de froid, enveloppé dans un vieux pardessus usé, défraîchi, démodé, et pour donner à son équipement une physionomie tout à fait originale, chaussé, sur ses bas de coton bleu, de socques en caoutchouc,—ces caoutchoucs qui ont conquis quelque notoriété dans le monde depuis qu'ils ont inspiré l'un des chapitres du Petit Chose.

Heureusement, le tailleur de Lyon était là. Grâce à lui, Alphonse Daudet fut bientôt métamorphosé, ainsi qu'il convient à un jeune poëte qui ne croit pas que des haillons et des bottes éculées soient nécessaires pour marcher à la conquête de la renommée.