À cette époque déjà, il était beau, d'une beauté tout à fait invraisemblable: «Une tête merveilleusement charmante, écrivait quelques années plus tard Théodore de Banville dans ses Camées parisiens; la peau d'une pâleur chaude et couleur d'ambre, les sourcis droits et soyeux; l'oeil, enflammé, noyé, à la fois humide et brûlant, perdu dans la rêverie, n'y voit pas, mais est délicieux à voir; la bouche voluptueuse, songeuse, empourprée de sang, la barbe douce et enfantine, l'abondante chevelure brune, l'oreille petite et délicate, concourent à un ensemble fièrement viril, malgré la grâce féminine.»

Maintenant, qu'on se figure cet enfant de dix-sept ans, libre dans Paris, livré à lui-même, en butte à tous les périls qui dans une grande ville se dressent devant les jeunes, périls aggravés pour celui dont je parle par l'ignorance des moeurs qui se révélaient à lui, où tout devenait sujet de surprise, d'inquiétude et d'embarras!

Je partais tous les matins pour mon journal; nous ne nous retrouvions guère que le soir, et bien que vers ce temps quelques-uns de nos nouveaux amis, au courant des détails de notre existence commune, m'eussent surnommé «la mère», ma sollicitude était impuissante à le protéger autant que je l'aurais voulu.

Des premières semaines de son séjour à Paris, il a parlé dans les pages déjà publiées de ses Mémoires, avec une pénétrante mélancolie: «À part mon frère, je ne connaissais personne. Myope et maladroit, d'une timidité farouche, j'allais, aussitôt sorti de ma chambre, autour de l'Odéon, sous les galeries, heureux à la fois et effrayé d'y coudoyer des hommes de lettres.»

Cette solitude douloureuse ne dura pas. Il eut bientôt des camarades dans le quartier latin. Quelques-uns devinrent plus tard ses amis: M. Gambetta, qui faisait alors son droit et habitait le même hôtel que nous; Amédée Rolland, Jean du Boys, Bataille, Louis Bouilhet, Castagnary, Pierre Véron, Emmanuel des Essarts; d'autres encore, et parmi eux Thérion, le philosophe Thérion, qu'on rencontrait à toute heure avec un bouquin sous le bras, lisant tout, sachant tout, discutant de tout, gesticulant à propos de tout, savant rare, esprit troublé, âme fière, type inoubliable qui devait devenir plus tard l'Élysée Méraut des Rois en exil.

C'est avec plusieurs de ceux-là que mon frère fut jeté dans la bohème artistique et littéraire de ce temps, troisième génération de cette race si brillante après 1830, avec Théophile Gautier, Gérard de Nerval, Arsène Houssaye, les deux Johannot; déjà précipitée de ce piédestal vers 1850, quand Henry Murger en racontait la décadence, et définitivement déchue, ayant perdu toute poésie et tout attrait, à l'époque où nous arrivâmes à Paris.

Elle a eu depuis deux historiens. M. Jules Vallès y a puisé le sujet de ce livre saisissant: les Réfractaires. Mon frère y a connu les «ratés» décrits dans Jack. Personne n'a dit et ne dira comme lui ce qu'il y avait d'impuissance, de jalousie, d'étroitesse de vues, d'inconsciente perversité parmi ces pauvres diables que la paresse a vaincus sans combat. Qu'il ait passé au milieu d'eux sans rien perdre de son talent, sans y laisser la fleur de sa jeunesse, la fraîcheur de son esprit, la droiture de son coeur, cela tient du prodige, je l'ai déjà dit, surtout si l'on songe qu'il avait vingt ans.

Il a partagé souvent leur détresse, jamais leurs instincts désordonnés; toujours assez maître de lui pour étudier les causes de leur destinée, pour se défendre d'y succomber, visitant la caverne profonde sans cesser de tenir le fil conducteur qui devait le ramener vers la lumière, et, contrairement à ce qu'on pouvait craindre, rapportant de ce voyage des forces nouvelles ou, jusque-là, non révélées.

Dès l'hiver qui suivit notre installation à Paris, nous comptions déjà des relations dans d'autres milieux. Claudius Hébrard nous avait menés chez l'un des conservateurs de la bibliothèque de l'Arsenal, Eugène Loudun, écrivain du parti catholique, qui réunissait chez lui, une fois par semaine, quelques amis. Tous les arts et toutes les opinions étaient représentés dans ce salon, empli dès neuf heures du soir par la fumée des cigares qui montait le long des rayons chargés de livres, et où le temps se passait en bruyants entretiens, entièrement consacrés aux choses de l'esprit.

Il affectait même des airs de cénacle, ce modeste salon d'où les femmes étaient absentes, ceux qui le fréquentaient se flattant d'être unis par une solidarité fondée sur des sympathies mutuelles, sur un désir commun de monter haut.