Là, nous rencontrions Amédée Pommier, poëte de grande race, déjà vieillard, débris des batailles littéraires de 1830; Vital Dubray, un statuaire de talent, qui expie sous la République les faveurs dont l'Empire l'avait accablé; Jules Duvaux, peintre militaire; Augustin Largent, âme tendre, un peu naïve, devenu depuis Oratorien; les deux Sirouy, dont l'un a peint, voici quelques années, les fresques du palais de la Légion d'honneur; Develay, «auteur dramatique», qui se faisait gloire de n'avoir jamais trouvé un directeur assez hardi pour jouer ses oeuvres, bien qu'il eût déposé dans les théâtres de Paris plus de trente drames en vers, dont il nous débitait des fragments avec une fougueuse emphase; Henri de Bornier, timide et obscur, portant déjà dans son cerveau la Fille de Roland, son oeuvre maîtresse; j'en oublie. Entre ces hommes, tous plus âgés que nous, nous étions des enfants; mon frère surtout, que son visage imberbe faisait paraître plus jeune encore qu'il n'était. Il préparait alors son premier volume: les Amoureuses.

C'est à l'Arsenal que nous pûmes juger de l'effet qu'allait produire ce début de poëte et d'écrivain. C'est là aussi que nous connûmes notre voisin, le libraire Jules Tardieu, poëte lui-même, qui voulut être l'éditeur du volume; là encore nous entrevîmes un soir Édouard Thierry, qui présenta un peu plus tard l'oeuvre de mon frère aux lecteurs du Moniteur officiel.

Le salon d'Eugène Loudun nous en ouvrit d'autres. Chez madame Ancelot, chez madame Mélanie Waldor, chez madame Olympe Chodsko, chez madame Perrière-Pilté, qui s'exerçait au rôle de grande mondaine protectrice des lettres, mon frère disait les Prunes, les Cerises, Trois Jours de vendange, des prologues de comédie, vidant généreusement son écrin, sans cesse enrichi, devant les belles dames qui raffolaient de sa bonne grâce, de sa brillante jeunesse, de sa chaude voix de Méridional et de sa séduisante beauté. La publication des Amoureuses ne démentit pas cette impression. Ce joli livre, lancé par Jules Tardieu, sous une fine couverture blanche, imprimée en rouge, acquit sur-le-champ à Alphonse Daudet l'estime des lettrés et des délicats. Il fut rangé, du soir au matin, parmi ces débutants desquels on dit: «C'est quelqu'un.» Édouard Thierry, dans son feuilleton littéraire, lui consacra tout un long passage élogieux et éloquent. «Alfred de Musset, en mourant, disait-il, a laissé deux plumes au service de qui pourra les prendre: la plume de la prose et la plume des vers. Octave Feuillet avait hérité de l'une, Alphonse Daudet vient d'hériter de l'autre.»

L'excellent Édouard Thierry ne se doutait guère qu'il aurait à compléter plus tard cette flatteuse appréciation dont je reproduis l'esprit, sinon le texte, et qu'Alphonse Daudet deviendrait un des premiers prosateurs de son temps.

Cependant, cette brillante entrée dans les lettres ne nous apportait pas la fortune. Elle éclairait l'avenir d'un rayon d'espérance, sans alléger les soucis du présent. Nous faisions belle figure dans le monde; chez Augustine Brohan, où mon frère avait été invité un soir, on l'avait pris, la maîtresse de la maison elle-même, pour un prince valaque. Mais nous vivions toujours comme des étudiants besoigneux, n'ayant guère, pour nous suffire, que ce que je gagnais au journal.

Nous n'avions quitté notre mansarde de l'Hôtel du Sénat que pour remonter dans une autre et, grâce à la confiance d'un tapissier, nous mettre «dans nos meubles» sous les combles d'une vaste maison de la rue Bonaparte adossée contre Saint-Germain des Prés, de telle sorte qu'il nous était permis de nous faire illusion et de croire que nous habitions dans le clocher. Nous pouvions redouter d'être réduits longtemps encore à vivre de privations, et nous étions si jeunes, qu'en vérité, la perspective n'avait rien de trop décourageant.

Mais un brusque changement allait s'opérer dans notre existence, et je dois dire maintenant dans quelles conditions nouvelles il devait me trouver.

XVII

Le 14 janvier 1858, j'étais depuis plus de deux mois, on s'en souvient, attaché à la rédaction du Spectateur, quand eut lieu l'attentat de l'Opéra contre l'empereur. Le soir de ce jour, notre directeur politique, Mallac, envoya à l'imprimerie, pour le numéro du lendemain, un article appréciant ce grave événement et dans lequel il développait la thèse que voici: Ce n'est que sous les gouvernements despotiques qu'on pouvait voir des crimes tels que celui qui venait d'être commis par Orsini. Le despotisme appelle et provoque la révolution. Protégés par leur droit héréditaire et l'amour de leurs sujets, les souverains légitimes, placés à la tête d'un pouvoir rigoureusement constitutionnel, n'ont pas à craindre les assassins.

Le double inconvénient de cette thèse éclate à tous les yeux. Elle est contraire à la vérité historique, et dans la circonstance, elle exposait le journal au moins à un avertissement, sinon à une suppression immédiate.