Les collaborateurs de Mallac lui en firent l'observation; mais il ne voulut rien entendre. Le gérant, représentant la propriété, ne fut pas plus heureux. Après avoir soutenu contre lui une discussion d'une extrême violence, Mallac passa une partie de la nuit à l'imprimerie, afin d'être assuré que son article serait publié.

Le lendemain, en arrivant au journal à l'heure ordinaire, j'y trouvai la rédaction au grand complet, les membres du comité, les actionnaires, tout ce monde, la mine consternée. Un décret impérial, portant approbation d'un rapport du ministre de l'intérieur Billault, prononçait la suppression du Spectateur, en même temps que celle de la Revue de Paris, que dirigeaient alors Laurent Pichat, Louis Ulbach et Maxime Du Camp.

C'était un rude coup pour la politique fusionniste que représentait le Spectateur; mais c'était un désastre véritable pour mon frère et moi. Justement, j'avais obtenu qu'on essayerait de lui pour la chronique, et je ne sais même plus si son premier article n'était pas déjà fait.

Heureusement, le désastre fut bientôt en partie conjuré: l'Union héritait des abonnés et des rédacteurs du journal supprimé. Je fus ainsi versé dans la feuille légitimiste, avec des appointements, il est vrai, notablement diminués.—«Nous sommes pauvres», m'avait-on dit,—mais suffisants encore pour nous donner du pain.

Je restai là quelques mois; puis on me demanda d'aller à Blois remplacer provisoirement le rédacteur en chef de la France centrale. Quand je revins, ma place était prise; on ne me la rendit pas. J'en éprouvai une vive indignation. J'avais vingt-deux ans, beaucoup d'ambition, l'énergique volonté de contribuer à reconstruire le foyer détruit, et ce n'est pas en mourant de faim au service d'un parti qui ne savait même pas retenir les jeunes, ou en écrivant les Mémoires d'un vieux gentilhomme de la chambre de Charles X, dont j'étais devenu le secrétaire, que je pouvais réaliser mes desseins. L'Empire était en pleine prospérité; il ne m'inspirait aucune répugnance. N'ayant pas connu les horreurs du coup d'État, je ne pouvais partager les rancunes des vaincus. Toute une génération, qui depuis a cruellement expié son erreur et son inexpérience, a pensé vers ce temps ce que je pensais moi-même.

C'est ainsi que j'allai frapper à la porte du vicomte de la Guéronnière, qui dirigeait alors le service de la presse au ministère de l'intérieur. Cet aimable homme, qui aurait laissé dans l'histoire de son pays une trace profonde, si son caractère eût été à l'égal de son talent, me reçut à merveille. Je lui contai mon cas, et quelques jours après, il m'envoyait à Privas pour y prendre la rédaction en chef de l'Écho de l'Ardèche, en me promettant de me rappeler bientôt.

Privas après Paris, une humble feuille de province après un des grands organes de la presse française, quelle chute! Et puis, quitter mon frère, quelle tristesse! Il fallut se résigner cependant. Je partis, soutenu par l'espoir de revenir, consolé aussi parce que cet éloignement de Paris me rapprochait de ma mère, toujours à Nîmes, et d'un autre être cher à mon coeur, qui allait, à peu de temps de là, porter mon nom.

C'est à Privas que j'appris les débuts d'Alphonse Daudet au Figaro. J'avais connu Villemessant pendant mon court séjour à Blois, où il venait souvent. Invité à passer deux jours dans sa belle propriété de Chambon, je lui avais parlé de mon frère, qu'il connut bientôt et dont il prisa vite les qualités. Ce fut une grande joie. Le Figaro, c'était pour un écrivain comme une consécration, un brevet de talent, la porte des éditeurs ouverte.

Mon frère a commencé là sa réputation, d'abord avec des chroniques en vers, des études en prose, des scènes dialoguées: le Roman du Chaperon Rouge, les Rossignols de cimetière, l'Amour Trompette; puis avec ces récits continués, là et ailleurs, pendant plusieurs années, empreints d'un charme si doux dans leur brièveté, qui lui ont créé, avant même qu'il songeât à écrire des oeuvres de longue haleine, un rang à part dans la littérature contemporaine.

Ces fins morceaux, dignes de figurer dans un recueil classique, on peut les relire aujourd'hui dans les Lettres de mon moulin, dans les Contes du lundi, dans Robert Helmont, dans les Femmes d'artistes, dans les Lettres à un absent. Tenant à la fois de la fantaisie et de l'histoire, ils portent au plus haut degré la marque révélatrice de l'état de son esprit à l'heure où il les écrivit.