Tantôt il y laisse son imagination folâtrer à travers champs, butiner au gré de son caprice, sous le soleil, dans l'air tiède du Midi, tout embaumé de l'odeur des pins pignons, qu'il écoute chanter sur les sauvages rochers de Provence; tantôt il ressuscite les souvenirs de ses voyages, durant lesquels il a vu hommes et choses, avec le regard mystérieux et sûr de son esprit habile à les interroger et à les observer; tantôt enfin, au spectacle des malheurs de son pays, il laisse éclater son âme déchirée par une angoisse patriotique ou gonflée d'une sainte indignation. Rires et pleurs, la gamme est complète sur cet harmonieux clavier; toutes les notes y sont.
Là aussi, sont en germe quelques-unes des oeuvres qu'il écrira plus tard: l'Arlésienne, le Nabab, Jack; on les y trouve en mille traits épars, sous leur forme première et résumée, telles qu'il les avait vues d'abord, avant que le travail de son esprit en eût tracé les lignes et classé les développements.
Le succès de ces études, qui n'ont guère d'analogue dans les lettres françaises, fut très-vif. Les échos m'en arrivèrent dans mon lointain exil, où mon frère me les confirma ensuite, en venant passer quelques semaines auprès de moi, et où, comme pour me prouver que la vie allait commencer à nous sourire, il m'apporta une grande nouvelle. Ayant eu l'occasion de rencontrer le comte de Morny, ce personnage, le plus puissant entre les puissants du jour, séduit par son talent, lui avait promis un emploi dans les bureaux de la présidence du Corps législatif, un de ces emplois que les grands seigneurs créaient jadis pour les gens de lettres pauvres, et qui permettaient à ceux-ci de travailler librement, dégagés des préoccupations de l'existence matérielle. Mon frère devait en prendre possession dès sa rentrée à Paris.
—Je suis légitimiste, avait-il objecté fièrement aux offres bienveillantes de son nouveau protecteur.
Et celui-ci de répondre en riant:
—L'impératrice l'est plus que vous.
C'est tout ce que je dirai des relations d'Alphonse Daudet avec M. de Morny, ne voulant par déflorer la partie de ses Mémoires qu'il y consacrera. La certitude d'être protégés par lui alluma nos espérances et nous fit voir l'avenir sous un jour tout rose. Le séjour de mon frère à Privas se ressentit de cette confiance. Nous passâmes là de belles vacances; nous fîmes ensemble de longues excursions dans les montagnes. Puis il me quitta pour aller à Nîmes, d'où il se rendit en Provence, dans l'hospitalière maison de Fontvieille, d'où pourrait être datée la première des Lettres de mon moulin.
C'est pendant ce voyage qu'il connut Frédéric Mistral, Théodore Aubanel, Roumanille, tous les félibres, et se lia avec eux d'une amitié que le temps n'a pas ébranlée. En rentrant à Paris, il alla prendre sa place au cabinet du président du Corps législatif.
Dès ce moment, mes regards se tournèrent avec persévérance vers le Palais-Bourbon. Je périssais d'ennui à Privas; j'étais résolu à n'y pas prolonger mon séjour, et mon frère m'avait promis de m'aider à en abréger la durée. Justement, une occasion s'offrit bientôt à lui de tenir sa promesse; il s'en empara.
Le gouvernement impérial préparait alors les grandes réformes qui reçurent leur application au commencement de 1861: une liberté relative allait être rendue aux Chambres. M. de Morny, comme président du Corps législatif, s'occupait d'augmenter le personnel des secrétaires chargés de la rédaction des comptes rendus des débats. Il y avait deux emplois à donner. Pour l'un, il avait déjà fait choix de Ludovic Halévy, qui préludait, par de modestes essais, à sa brillante carrière d'auteur dramatique; mon frère me proposa pour l'autre et me fit accepter, au moment où, sans attendre qu'il m'appelât, je venais d'arriver à Paris, poussé par le pressentiment de ma bonne fortune.