—Le président veut te connaître, me dit-il un soir; il te recevra demain matin à sept heures.

Vous pensez si je fus exact. À sept heures, un fiacre me déposait devant le perron de la présidence. Convaincu qu'on n'approche les grands de ce monde qu'en habit noir et en cravate blanche, je m'étais vêtu comme au jour de ma première course à travers Paris. On était en novembre; il ne faisait pas encore très-clair; ma tenue ne produisit aucun effet dans les antichambres présidentielles; ou plutôt elle en produisit un déplorable, car ce ne fut qu'après que j'eus déclaré mon nom que les huissiers daignèrent se montrer polis. L'un d'eux me conduisit dans le «salon chinois» et me pria d'attendre.

Une merveille, ce salon, avec ses collections: ivoires et jades sculptés, bronzes ventrus, jonques et pagodes en miniature, chimères monstrueuses, dieux accroupis, paravents à ramages d'or. Le malheur est qu'on m'y oublia. À une heure, je n'avais pas été reçu. Mon estomac criait famine; j'allais de la croisée à la cheminée, de la cheminée à la croisée, dévoré d'impatience, moulu, le linge collé aux reins à force de m'être traîné sur tous les meubles.

Vint un moment où, n'en pouvant plus, je me mis devant une glace pour «réparer le désordre de ma toilette». J'étais en train de procéder à cette opération délicate avec la liberté d'un homme qui sait qu'on ne se souviendra plus de lui, quand soudain une porte s'ouvrit. Éperdu, je croisai mon habit sur mon gilet déboutonné; mais déjà je me retrouvais seul, après avoir vu passer un flot de soie, un profil de blonde et la fumée d'une cigarette. Je sus ensuite que c'était madame de Morny. Elle avertit son mari. Il entra brusquement, serré dans son veston de velours bleu, sa calotte noire sur le crâne nu.

—Qui êtes-vous? Que faites-vous là?

Je me nommai.

—Ah! mon pauvre garçon, je vous ai oublié… Eh bien, votre frère m'a parlé de vous; vous voulez être secrétaire-rédacteur; il paraît que les questions politiques vous sont familières. Vous êtes nommé; allez voir M. Valette, le secrétaire général; il vous présentera à M. Denis de Lagarde, votre chef de service…

L'audience ne dura pas trois minutes. Mais je ne regrettai pas ma longue attente; elle m'avait porté bonheur. Je n'eus qu'à descendre à l'entre-sol pour rencontrer mon frère et lui annoncer la réussite de ses efforts. Il vivait là, côte à côte avec Ernest l'Épine, qui dirigeait alors le cabinet de M. de Morny et préparait dans ces graves occupations, agréablement entrecoupées de passe-temps artistiques, les futurs succès du très-spirituel Quatrelles. Il caressait à cette heure, avec Alphonse Daudet, les projets de collaboration qui se sont successivement réalisés avec la Dernière Idole, l'OEillet blanc, le Frère aîné.

Quelques fruits qu'elle ait donnés, cette collaboration n'a pu cependant convaincre Alphonse Daudet de l'efficacité du travail à deux, quand il s'agit d'oeuvres littéraires. Il est resté persuadé qu'en dépit de la conscience de deux écrivains attelés au même livre ou au même drame, quand vient l'heure d'en recueillir le bénéfice moral, il y a un dupé, et, depuis ce temps, il a renoncé à toute tentative de ce genre. Il a recouru, il est vrai, aux bons offices de ses confrères, quand il a voulu tirer une pièce de Fromont jeune et Risler aîné d'abord, du Nabab ensuite; mais il ne s'agissait là que d'un classement de scènes déjà faites, quelque chose comme un «dégrossissement», une mise au point, où la part du collaborateur était trop réduite pour qu'il pût s'élever un doute sur la véritable paternité du succès.

De mon entrée au Corps législatif, date ma véritable existence de Parisien, d'homme de lettres et de journaliste. Les sessions étaient brèves; elles duraient trois ou quatre mois, et me laissaient des loisirs entièrement consacrés à des travaux de plume.