Pendant le long séjour qu'il fit en Angleterre, l'oncle l'abbé vécut loin de la société des émigrés, dont il désavoua toujours l'attitude et les menées. Ayant épuisé ses ressources, et devenu professeur, il était entré à ce titre chez un savant qui élevait un petit nombre de jeunes gens appartenant à l'aristocratie britannique. Là, il donna à ses propres études, le complément qui leur manquait; il étudia spécialement la langue anglaise; elle lui devint bientôt si familière qu'il put l'enseigner à Londres même. Durant ce séjour, il fut le héros d'une aventure dont il ne parlait plus tard qu'avec une émotion profonde.
Il avait cru devoir cacher sa qualité de prêtre aux personnes avec qui il entretenait des relations. Dans une des familles où il était reçu, se trouvait une jeune fille, belle, distinguée et riche. Elle s'éprit de cet exilé, touchée par sa grâce naturelle, son doux regard et surtout par la dignité de sa vie. Comme il ne paraissait pas comprendre les sentiments qu'il avait inspirés, elle pria son père de lui en faire l'aveu, offrant de le suivre en France le jour où il y retournerait. Tout ce qu'on pouvait présenter de plus flatteur à l'imagination d'un jeune homme, les perspectives d'un brillant avenir, les joies d'un profond amour, fut mis en oeuvre pour séduire François. Mais sa conscience lui dictait d'autres devoirs, et sans trahir son secret, il refusa le bonheur qu'on lui offrait. N'y a-t-il pas dans ce simple épisode un adorable sujet de roman?
Enfin l'exil prit fin. L'abbé Reynaud fut rayé, sous le Consulat, de la liste des émigrés. Il rentra en France, décidé à continuer cette carrière de l'enseignement que l'exil lui avait ouverte. Appelé à la direction du collége d'Aubenas, il y passa peu de temps. En 1811, il était nommé principal du collége d'Alais. C'est là qu'il vécut jusqu'au jour de sa mort, c'est-à-dire pendant vingt-quatre ans, universitaire passionné, attaché à ce collége qu'il avait réorganisé et rendu florissant, refusant, pour ne pas le quitter, les plus hautes positions, l'épiscopat même, faisant revivre, a dit un de ses biographes, l'image du bon abbé Rollin.
C'était la mansuétude en action. Sa tolérance égalait son libéralisme, et dans un pays où les dissidences religieuses ont engendré tant de maux, il pratiquait cette maxime: qu'en matière de foi, la contrainte ne saurait produire que des fruits amers.
Sous le ministère Villèle, il eut à soutenir une longue lutte contre les Jésuites. Ceux-ci voulaient lui prendre son collége. Ils recoururent aux plus blâmables manoeuvres pour l'en faire sortir. Mais son indomptable énergie fut à la hauteur de leurs efforts; la victoire lui resta.
À une telle vie, il fallait une fin héroïque. Le 1er juillet 1835, éclata dans Alais l'épidémie du choléra. Elle devint si violente, que le collége dut être fermé. L'abbé Reynaud avait alors soixante et onze ans. Avant de partir, les professeurs firent auprès de lui une démarche pour l'engager à quitter Alais.
—Je dois rester à mon poste de prêtre, répondit-il, là où il y a des affligés à consoler et des malheureux à secourir; si je m'éloignais, je ne me déshonorerais pas moins qu'un officier qui, à la veille d'une bataille, abandonne son drapeau et ses soldats.
Dès le lendemain, il allait s'installer à l'hôpital, où, pendant plus de deux mois, il se prodigua avec le plus admirable dévouement. Le 10 septembre, il fut à son tour brusquement atteint, et mourut le surlendemain, victime d'un devoir que son grand âge aurait pu le dispenser de remplir avec une si périlleuse ardeur.
Le nom de l'abbé Reynaud est resté populaire à Alais, et si je me suis étendu sur les causes de cette popularité, c'est que ce fut le souvenir de cet homme de bien qui ouvrit les portes du collége à son petit-neveu, Alphonse Daudet, lorsque longtemps après, à peine âgé de seize ans, obligé de gagner sa vie, il alla y solliciter une place de maître d'étude. Relisez le récit des souffrances du «Petit Chose» devenu «pion» au collége de Sarlande.
Il me reste à parler encore de trois des fils Reynaud; je le ferai brièvement.