L'un d'eux, Baptiste, était parti de bonne heure pour Paris. Entré comme commis chez le chapelier de la cour, le fameux Lemoine, son intelligence et sa bonne mine le firent désigner pour «le dehors». C'est lui qui allait aux Tuileries essayer les chapeaux de la reine et des princesses; il allait de même chez les femmes à la mode, chez les élégants du jour. À ce métier, il acquit rapidement les connaissances les plus variées; il fut vite au courant des commérages de la société d'alors. Aussi, que de souvenirs sa mémoire avait gardés de ce temps!

«L'oncle Baptiste» est le seul de nos grands-oncles qu'Alphonse et moi ayons connu. C'était déjà un vieillard, resté propret, frais et rose, comme aux jours de sa belle jeunesse, mais parlant peu de son passé devant nous qui n'étions que des enfants. Ce que nous en savons, il l'avait raconté à sa famille. Il aimait à l'entretenir de son séjour à Paris, des personnages avec qui il avait été lié, Collin d'Harleville entre autres, et de ses campagnes comme volontaire dans l'armée de Dumouriez.

Dans le Petit Chose, il est question d'un oncle Baptiste. Mais ce personnage de roman n'a de commun avec notre aïeul que le nom. Alphonse Daudet l'a créé de pièces et de morceaux, c'est-à-dire de divers traits empruntés à d'autres membres de la famille.

Les deux jeunes frères de Baptiste, qui se nommaient Louis et Antoine, furent loin d'avoir une destinée aussi aventureuse que leurs aînés. Ils s'étaient mariés tous deux en Vivarais, dans le voisinage de la maison paternelle. Louis y demeura; Antoine, celui qui fut notre grand-père maternel, étant devenu veuf, quitta le pays vers la fin du siècle, afin d'aller s'établir à Nîmes, où il créa un important établissement pour l'achat et la revente des soies.

À cette époque, les éleveurs de vers à soie des Cévennes et du Vivarais, les petits filateurs, venaient à Nîmes apporter leurs produits. On les voyait, pendant plusieurs jours, circuler dans la ville, avec leur habit de bourrette à pans très-courts, leurs bas de laine noire, leurs gros souliers ferrés, les cheveux en queue, créant les cours sur ce marché improvisé. Là, toutes les opérations se faisaient au comptant, en belles espèces sonnantes, et comme un kilogramme de soie valait de cinquante à quatre-vingts francs, c'était, pendant cette période, dans les magasins où les montagnards écoulaient leurs marchandises, un roulement d'écus à faire se pâmer d'aise Harpagon. Puis, les ventes finies, ces braves gens, pliant sous le poids de leur sacoche, s'en retournaient chez eux, qui au Vigan, qui à Largentière, qui à Villefort.

Cette industrie, qui a longtemps enrichi le Languedoc, la Provence et le Comtat, est morte aujourd'hui, tuée par la maladie des vers à soie. La crise qui a ruiné le Midi a commencé par là. Puis sont venues les découvertes chimiques qui ont arrêté la production de la garance, si florissante dans le département de Vaucluse. Le philloxera, enfin, a été le dernier coup. Les fortunes les mieux assises n'y ont pas résisté. Mais, au temps dont nous parlons, on était bien loin de prévoir ces catastrophes, et, comme toute la France, le Midi se laissait emporter par le fécond mouvement commercial qui atteignit son plus grand développement sous la Restauration.

Antoine Reynaud fut de ceux qui dans Nîmes surent le mieux en profiter. Il était devenu l'un des plus importants acquéreurs des soies du Midi. Il les revendait ensuite aux grands tisseurs de Nîmes, d'Avignon, de Lyon, soutenant sur ces divers marchés la concurrence contre les produits similaires de Lombardie et du Piémont. Il fit à ce métier une belle fortune, aidé par ma grand'mère, car, vers 1798, il s'était remarié avec une jeune femme originaire comme lui du Vivarais, qu'il y avait rencontrée en allant embrasser son frère aîné à la Vignasse.

III

Notre grand'mère était morte plusieurs années avant ma naissance; mais j'ai entendu assez souvent parler d'elle pour affirmer que ce n'était point une âme ordinaire. Plébéienne au sang chaud, royaliste convaincue, trempée dans les rudes épreuves de la Terreur, elle rappelait par sa beauté, ses formes sculpturales, ses yeux largement fendus, quelques-uns des portraits du peintre David.

Lorsque Antoine Reynaud la connut, elle avait vingt ans; elle était veuve d'un premier mari, mort fusillé dans l'une de ces échauffourées de la Lozère contre lesquelles la Convention envoya un de ses membres, Châteauneuf-Randon.