«Avec la précision d'un peintre de la vie, il les reproduit tels qu'il les a connus; il s'attache à les rendre aussi vrais que nature, déployant dans cette lutte pour la recherche de l'expression, pour l'élévation de la pensée, pour la description du décor, pour la pureté du style, la vigueur, la grâce, la fantaisie, toutes ces qualités maîtresses qui sont en lui et dont il pare les fils de ses rêves avec le plus ardent effort de conscience, ne se déclarant satisfait que lorsqu'il a épuisé toutes les formes de cet effort, et affirmant ainsi le respect qu'il a du public et le respect qu'il a de lui-même.
«En face de lui, à l'autre extrémité de la table, après avoir veillé sur le coucher des enfants et baisé leur front, la femme est venue s'asseoir doucement. L'heure est exquise, propice au tranquille labeur qui enfante les belles oeuvres. Les bruits de la rue semblent éteints, la maison s'est endormie. Ce grand silence est salutaire. Une bûche se consume dans l'âtre en chantant; la flamme qui la dévore danse sur les cendres embrasées, accroche des étincelles rougeâtres aux cadres dorés des tableaux et aux cuivres des vases où s'étalent les plantes vertes. Jamais l'intimité de ce bonheur domestique, jamais la sérénité de ce foyer familial, visité par la gloire, n'avaient revêtu une plus suave éloquence.
«La jeune femme se laisse bercer au gré de ses rêves; elle savoure le présent, cherche à deviner l'avenir, et, par un involontaire besoin de comparer avec ce qu'elle a connu jadis ce que maintenant elle possède et ce qu'elle espère, elle se laisse entraîner vers le passé. Elle revoit son enfance, elle est transportée dans une autre maison, chaude aussi, pleine de caresses, confortable et paisible; elle voit les jours lointains. Ici, elle commande; là-bas, elle obéissait, et c'était encore bien doux. Elle ne regrette rien de ce passé, mais elle le revoit avec joie, sa mémoire lui en dit les échos, lui en rappelle les souvenirs.
«Alors, à cette table heureuse, où le talent est contagieux, en face de cet homme qui est tout pour elle et dont la plume écrit des chefs-d'oeuvre, elle se sent prise aussi d'une sorte de nostalgie, et, sur la page blanche étalée sous sa main, elle laisse tomber en stances harmonieuses, prose ou vers, ses souvenirs tout à coup ressuscités. Ces soirs heureux fréquemment se renouvellent. Ils se complètent, l'été venu, par les adorables journées de villégiature, dans la maison des champs adossée à la forêt et dont les pampres à couleur d'émeraude et les glycines à fleurs bleues se mirent dans la rivière.»
XXI
Jusqu'en 1873, Alphonse Daudet s'était montré réfractaire aux oeuvres de longue haleine. Il avait écrit deux romans: le Petit Chose et Tartarin de Tarascon. Mais c'étaient là des oeuvres de début, remontant déjà haut; il ne semblait guère disposé à en reprendre la série interrompue. Après la guerre, il avait porté son principal effort vers le théâtre, tandis que, d'autre part, il recueillait ses souvenirs de la fin de l'Empire, du siége et de la Commune, en courtes études, histoire ou fantaisie, à la manière des Lettres de mon moulin. Il ne fallut pas moins de trois volumes pour les épuiser: les Lettres à un absent, les Contes du lundi, Robert Helmont.
Il est vrai que, durant cette période, il avait vu de près les hommes et les choses. Déjà, dès le commencement de 1870, il se laissait détourner de ses préoccupations, jusque-là purement, exclusivement littéraires, par les symptômes précurseurs de la bourrasque. Il suivait en observateur les manifestations populaires, les incidents de la politique.
Je me souviens qu'un soir, peu de jours avant le plébiscite, il voulut m'entraîner à travers le faubourg du Temple tout plein d'agitations et de menaces, dans une réunion électorale. Des groupes tumultueux, difficilement contenus par un énorme déploiement de force armée, nous empêchèrent d'arriver au but de notre course. Déjà la lutte s'engageait entre les Parisiens et les Bonaparte.
Un autre soir, quelques heures après l'assassinat de Victor Noir, nous allâmes au ministère de la justice, chez Émile Ollivier, qu'il ne connaissait pas encore. Puis ce fut le Quatre-Septembre, le siége, durant lequel il était resté dans Paris, volontairement enrôlé dans la garde nationale, malgré sa myopie, grand coureur d'avant-postes, intrépide chercheur de sensations, bravant le danger pour se donner la satisfaction de tout voir, d'allonger, à la fin de ces émouvantes journées, les pages de notes déjà couvertes de son écriture menue et serrée.
Pendant près de deux années, ses conceptions ne se sont alimentées que de ces souvenirs. Il a accroché ainsi dans son oeuvre, comme dans une galerie, une centaine de tableaux qui, par l'exactitude et la vérité de l'observation, ont toute la valeur d'un document historique.