Nulle part, peut-être, sa puissante faculté de vision ne s'est affirmée au même degré que dans ces courts récits, pénétrés encore de l'émotion qui faisait trembler sa plume, quand à la hâte, et pour ne pas l'oublier, il notait d'un mot l'impression maîtresse, résumant toutes les autres. Souvent, le trait qui l'a frappé a duré quelques minutes; souvent, il n'a fait qu'entrevoir son modèle; mais cela lui a suffi pour le peindre, sans trahir la ressemblance. La même observation peut s'appliquer à toute son oeuvre.
La Commune l'obligea à fuir Paris. Lorsqu'il y rentra et put se remettre au travail, il ne songea qu'aux livres où seraient gravés, comme ils l'étaient dans sa mémoire, les événements auxquels il venait d'assister.
En même temps, je l'ai dit, il travaillait pour le théâtre. La chute de Lise Tavernier, la déception de l'Arlésienne, arrêtèrent son essor de ce côté. Pendant une représentation de cette dernière pièce, l'idée lui vint de faire un roman parisien. Il écrivit Fromont jeune et Risler aîné en 1873, sans pressentir l'immense succès que lui préparait ce livre, dont la publication dans le Bien public n'avait pu cependant passer inaperçue.
C'est avec ce roman que l'éditeur Charpentier est entré dans la série des volumes à grands tirages. Quelques semaines suffirent pour répandre celui-là dans le monde entier. On le lisait à l'étranger comme en France, dans le texte ou dans des traductions.
Cette vogue des premiers jours n'en a pas épuisé la propagation. Encore à l'heure où j'écris, on en tire tous les ans plusieurs milliers d'exemplaires. L'Académie française elle-même voulut s'associer à la manifestation qui se faisait autour du nom d'Alphonse Daudet: elle décerna à son livre le plus littéraire des prix dont elle dispose annuellement.
Par la force des choses, cette étude a tellement pris peu à peu le caractère d'une apologie, que j'éprouve quelque embarras maintenant à dire ce que je pense de Fromont jeune et Risler aîné.
En parlant d'Alphonse Daudet, j'ai pu faire connaître l'homme par le simple récit des événements de sa vie, comme on révèle un épisode historique à l'aide de documents authentiques. Mais je ne saurais juger son oeuvre que par l'expression d'une opinion personnelle où l'admiration tient la plus grande place. Mon jugement serait donc suspect et conséquemment sans valeur. Il n'ajouterait rien à l'autorité de ce chapitre d'histoire littéraire. Je renonce à le formuler.
Ce que j'ai le droit de constater, c'est que la vérité des personnages et le vécu des événements ont été la cause déterminante de la fortune du premier grand roman d'Alphonse Daudet. On ne s'est pas occupé de rechercher si la donnée était bien neuve, si, de près ou de loin, elle ne se rattachait pas à quelque autre exploitée déjà dans des livres plus ou moins répandus. Ce que le lecteur a vu surtout, ce qui l'a ému, séduit, charmé, c'est moins l'affabulation d'un récit qui met aux prises l'honneur commercial et l'honneur domestique, que la simplicité de l'intrigue, la vérité des personnages, la poésie et l'émotion jetées à profusion dans ces pages toutes charmantes.
Nos aînés dans les lettres nous ont souvent raconté combien, en d'autres temps, toute une génération s'était passionnée pour des héros de roman, Monte Cristo, Fleur-de-Marie, d'Artagnan, dont l'invraisemblance a fini par lasser l'intérêt des êtres vivants pour des êtres fictifs. Depuis longtemps, ces manifestations provoquées par un livre s'étaient apaisées. On les a vues renaître à l'apparition de Fromont jeune et Risler aîné. La petite Chèbe, Désirée la boiteuse, sont populaires. Delobelle est devenu classique. Son nom restera comme une épithète propre à qualifier tous ceux de son métier qui vont dans la vie, façonnés à son image et à sa ressemblance. On dit: «C'est un Delobelle», comme on dit: «C'est un Harpagon.»
Après ce roman, Alphonse Daudet écrivit Jack. Là encore le point de départ était une simple histoire venue à sa connaissance, et des péripéties de laquelle des hasards de voisinage l'avaient rendu témoin ou confident. Elle constitua la base de son oeuvre. Fidèle à son système habituel, autour de cette histoire vraie, il amena successivement des personnages qui, dans la réalité, n'y avaient joué aucun rôle, mais qui cependant avaient vécu et, à leur insu, posé devant lui. Ces personnages eux-mêmes furent complétés par des traits, des mots qui appartenaient à d'autres, mais qui s'adaptaient à leur caractère, à leur nature.