Ce travail d'adaptation, de recomposition, est au fond de tous les romans d'Alphonse Daudet. Si ce n'est dans le Nabab, où il a transporté, sans rien modifier de leur physionomie historique, deux personnages, les deux principaux, je n'en sais pas un seul qu'il ait mis dans ses oeuvres sans l'avoir composé ainsi de pièces et de morceaux. Après les Rois en exil, il y a eu un véritable affolement de curiosité, provoqué par le besoin de lever les masques, de savoir quels vivants mon frère avait visés et pourtraicturés. Or, il n'est pas un des types de ce livre qui soit personnellement, intégralement réel. Il en a fallu plusieurs pour en composer un seul.
Cela est vrai encore de Numa Roumestan. Quand ce roman commençait à paraître, mon compatriote le sénateur Numa Baragnon, après avoir lu la superbe description des Arènes un jour de fête populaire, m'écrivait, à la fin d'une de ses lettres: «J'ai bien envie de signer cette lettre: Numa Roumestan, puisqu'on prétend que c'est moi que votre frère a voulu peindre. Mais, hélas! il y a longtemps qu'on ne dételle plus ma voiture!»
D'autre part, plusieurs personnages que je pourrais désigner s'agitaient, un peu inquiets, convaincus qu'Alphonse Daudet avait entrepris de les livrer tout vivants à la curiosité contemporaine. Ils se trompaient les uns et les autres; la suite du roman a dû le leur prouver. L'auteur leur a pris à tous quelque chose, comme c'était son droit. Il n'en est pas un qui ait posé entier devant lui. Il suffit de connaître le personnel politique de nos jours pour discerner ce qui appartient à l'un de ce qui appartient à l'autre.
J'en reviens à Jack. Mon frère m'avait longuement entretenu de ce roman avant de l'écrire. Appelé à la direction des journaux officiels, je le lui demandai pour le Bulletin français que nous venions de fonder, moi, représentant le ministre de l'intérieur, avec Émile de Girardin et Wittersheim, en remplacement du Petit Journal officiel, disparu avec l'Empire. Il était déjà chargé de la revue dramatique dans le grand Officiel. Je la lui avais confiée, prévoyant avec raison que son talent justifierait trop bien le choix que je faisais pour qu'on pût m'accuser de népotisme. Le désir de donner un fructueux éclat au journal naissant, placé sous ma direction, devait justifier de même la publication dans ce journal d'un roman signé Alphonse Daudet.
Mais quand il me l'apporta, je fus un peu effrayé de la mise en scène, dès le début, d'un établissement de Jésuites. Le caractère officiel de nos deux journaux m'avait déjà créé certains embarras et devait m'en créer d'autres, tous nés de la difficulté de laisser aux écrivains leur liberté sans engager la responsabilité du gouvernement. Il est des députés qui épluchaient toute la partie non officielle, les articles d'art, les articles de littérature, jusqu'aux faits divers, d'où j'avais dû bannir tout récit de crime, de suicide ou d'attentat, et qui portaient plainte au ministre pour toute ligne qui leur déplaisait. Les journaux de ce temps sont pleins de critiques et d'attaques ayant pour origine «les libertés» de la rédaction des feuilles gouvernementales.
Je me souviens notamment d'une circonstance qui, dans notre modeste milieu de rédacteurs unis par une étroite solidarité, prit les proportions d'un événement. Dans un article consacré à un livre de médecine, mon savant collaborateur Bouchut, faisant allusion à je ne sais quelles maladies nerveuses, avait timidement insinué qu'il serait aisé d'expliquer physiologiquement les extases de sainte Thérèse. Dans cette assertion si simple et si vraie, l'honorable M. Keller vit la négation des miracles. Il me le dit pendant une séance à Versailles, et, après avoir vainement tenté de m'arracher la promesse d'une rectification, il alla signaler l'article à M. Buffet, président du conseil et ministre de l'intérieur depuis quelques heures seulement.
Quoique M. Buffet soit certes incapable d'exiger d'un honnête homme un acte attentatoire à la dignité professionnelle, dans le premier moment, il insista pour obtenir que je désavouasse mon collaborateur. On devine ma réponse. Insistance d'une part, résistance de l'autre: l'incident dura deux jours; je n'y coupai court qu'en déclarant qu'on pouvait bien me révoquer, mais que je ne désavouerais pas mon collaborateur. Bienveillance ou faiblesse, M. Buffet répugnait aux mesures extrêmes, et l'affaire se dénoua par une lettre que m'écrivit le docteur Bouchut, dans laquelle il prouva, avec beaucoup d'esprit, que nous étions l'un et l'autre au-dessus de notre mésaventure.
Je n'ai raconté ce trait de nos moeurs politiques que pour expliquer les causes qui me firent hésiter à publier Jack. Mon frère, au courant de mes ennuis, renonça à discuter mes objections. Il porta son roman dans cette hospitalière maison du Moniteur, toute pleine de grands souvenirs et de traditions littéraires. Paul Dalloz s'empressa de l'accepter.
En librairie, ce livre ne rencontra pas la vogue du précédent; cela ne peut s'expliquer que par la nécessité où se trouva Dentu de l'éditer en deux volumes et d'en élever le prix, car jamais les qualités de l'écrivain et du poëte ne s'étaient affirmées avec plus d'éclat; jamais il n'avait au même degré exprimé son amour pour les petits et les humbles, ni révélé ce don d'émouvoir les autres au contact de sa propre émotion, de manier l'ironie, de décrire le décor où il fait vivre ses héros.
Qu'il mette à nu la cervelle d'oiseau d'Ida de Barancy; qu'il nous montre d'Argenton, le plus important des ratés, si fièrement campé dans sa nullité et sa sottise; qu'il nous mène à la suite du pauvre Jack, fuyant le gymnase Moronval, s'égarant dans les champs enveloppés d'ombre, dominé par la terreur du noir, du silence et de l'inconnu; qu'il nous raconte le martyre du petit roi nègre; qu'il nous décrive les tranquilles paysages des bords de la Seine; qu'il nous conduise à Indret pour nous faire rire avec Bélisaire et pleurer avec Jack; qu'il nous ouvre le calme intérieur des Rivais; qu'il nous fasse assister aux dernières heures de la victime de d'Argenton, partout son talent s'est manifesté avec une rare puissance, et quoiqu'on ait prétendu, en lui en faisant tour à tour un tort et un mérite, qu'il manquait d'imagination, il a donné, par l'arrangement et l'accumulation logique d'événements peut-être arrivés, toute l'illusion de l'invention complète et personnelle.