Puis, dans la féerie des descriptions, les types se pressent, nombreux, multiples, originaux, avec de la chair sur les os, des muscles sous la peau, du sang dans les veines, toutes les forces de la vie.
Dégagé comme Fromont jeune et Risler aîné de la préoccupation d'actualité, visible dans le Nabab, les Rois en exil et Numa Roumestan, Jack, à le considérer isolément, reste cependant comme une étude de moeurs révélatrice et rigoureusement exacte, traversée par un vif sentiment de modernité. Vue dans l'ensemble, l'oeuvre m'apparaît comme un livre de transition, après lequel Alphonse Daudet allait créer un moule nouveau pour le roman moderne, en y introduisant, avec des personnages vivants, notre histoire sociale et politique, inaugurer ce que j'appellerai sa seconde manière, caractérisée par la préoccupation d'actualité dont je viens de parler.
Cette préoccupation procède elle-même d'un constant souci de vérité. Elle devait naturellement compléter la faculté maîtresse de ce talent, qui de la plume fait un pinceau, donne au style le relief de la peinture, de l'arrangement des mots fait jaillir la couleur et amène devant les yeux, fixés sur une page imprimée, les hommes et les choses, dans une vision aussi intense, aussi saisissable en ses contours que la vie elle-même.
C'est ici le cas d'ajouter que ce qui constitue la valeur spéciale des livres d'Alphonse Daudet, ce qui leur assure de sérieuses chances de durée, c'est qu'ils sont dans leur ensemble un exact reflet de son temps. Contes, romans, et même études intimes comme celles dont se compose ce volume: les Femmes d'artistes, un des moins connus, que je recommande aux gourmets, tous renferment un côté documentaire qui en relève singulièrement le prix.
Tel récit des Lettres à un absent, tel épisode des Rois en exil, est une page d'histoire que devront lire, avant de se mettre à l'oeuvre, ceux qui dans l'avenir entreprendront de nous étudier, nous leurs devanciers, dans les événements, dans la famille, dans les hommes. La mort et les funérailles du duc de Mora, la visite du bey de Tunis au château du Nabab, l'atelier de Félicia Ruys, l'agence Lévis, la veillée des armes, le voyage dans sa ville natale de Numa Roumestan ministre, voilà de l'histoire au meilleur sens du mot; non l'histoire officielle des faits, mais cette histoire des passions, des appétits, des aspirations qui aident à les comprendre. Mérimée avait raison quand il se disait prêt à donner tout Thucydide pour une page des Mémoires d'Aspasie. Il n'en faut pas davantage pour éclairer d'un jour lumineux une civilisation disparue.
En commentant l'histoire de cette façon, en s'emparant ainsi des hommes et des choses, le roman moderne a fait une conquête glorieuse. Il a, de plus, imposé à la science historique des conditions nouvelles. Parmi les jeunes, tous ceux qui s'occupent de cette science ont compris que puisque le roman leur prenait quelque chose, l'histoire devait aussi prendre quelque chose au roman. Elle lui a pris sa forme, ses analyses, ses descriptions et jusqu'à ses dialogues.
Naguère encore, à de rares exceptions près, les historiens, même les plus illustres, auraient cru manquer aux règles de leur art, à la majesté du passé, aux grandes mémoires; ils auraient cru rapetisser les événements en se départissant d'un style froid et compassé, en campant leurs personnages dans un cadre descriptif, en nous montrant leurs traits, en ramenant leurs actes aux proportions de l'existence quotidienne, en les faisant agir et parler ainsi que nous agissons et parlons nous-mêmes.
L'école moderne a modifié, transformé le procédé; elle le modifiera, le transformera plus encore, et cette révolution pacifique aura été déterminée par la transformation du roman, qui s'est opérée elle-même sous l'empire du goût public. Car, c'est là ce que ne doivent pas oublier ceux d'entre nous qui ont quelque souci de ne pas sombrer dans l'indifférence générale, ce que la génération contemporaine demande aux artistes, c'est la réalité, c'est la vie. Le roman pour lui-même, c'est-à-dire la fiction, est mort, bien mort. Dans les livres qui sollicitent son attention, ce que le lecteur entend trouver, c'est lui-même, ses vices, ses vertus, sa propre image, tout ce que seul il ne sait pas voir. L'art du romancier, comme l'art du peintre, comme l'art de l'historien, consiste à le lui bien montrer sous les diverses formes que comporte chacun de ces genres.
C'est là, à peu de chose près, je le sais, la doctrine de l'école naturaliste. L'esprit de décision avec lequel elle s'est approprié ces vérités, en essayant de s'assurer la personnalité d'Alphonse Daudet, n'a pas moins fait pour son succès que le vigoureux tempérament du plus célèbre de ses apôtres. Mais quelles que soient les formules scientifiques, un peu puériles, dont il les a vêtues pour en parer comme d'un mérite spécial et personnel la conception de ses romans, on ne saurait admettre que ces vérités sont de son invention, que ces règles sont exclusivement siennes.
Elles avaient cours avant qu'il les inscrivît sur son drapeau et entrât en campagne en leur nom. Sans remonter à Balzac, il est bien difficile, lorsqu'on songe au chemin qu'elles ont fait depuis, à la part qu'elles ont dans nos préoccupations, de ne pas attribuer la principale cause de leur progrès à Edmond et Jules de Goncourt. Voilà les vrais pères du roman naturaliste; l'Assommoir a eu son aïeul, Germinie Lacerteux; les principes de l'école sont là, mis en pratique dans cette manifestation d'un viril talent qui n'a jamais cherché ni à les professer dogmatiquement, ni à les imposer, et qui n'a voulu en démontrer la puissance que par l'emploi qu'il en faisait. Si donc il n'est pas permis au plus illustre servant du naturalisme de se proclamer inventeur sans commettre une lourde injustice, il lui est plus aisé de rattacher les Goncourt à son école, qui est la leur.