Par une circonstance singulière, la seule personne qui connût le secret de sa retraite était une ardente patriote, maîtresse de l'un des conventionnels en mission dans le Vivarais et le Gévaudan. Cette femme s'était prise de sympathie et de pitié pour la proscrite. Elle la tenait au courant des mesures ordonnées contre elle, et chaque matin ma grand'mère pouvait s'éloigner des lieux où sa liberté était plus particulièrement menacée.

Un jour, cependant, que brisée de fatigue et vêtue comme une pauvre gardeuse de vaches, elle s'était assise au bord d'un chemin, elle vit apparaître deux gendarmes qui lui demandèrent si elle n'avait pas vu passer «la nommée Françoise Robert»,—c'était son nom. Comme on pense, elle répondit négativement. Les gendarmes l'ayant interrogée pour savoir en quel endroit elle se rendait, elle nomma au hasard un village des environs.

—C'est justement là que nous allons, reprit l'un d'eux en tordant sa moustache de l'air le plus galant. Monte derrière moi, nous t'y conduirons.

Elle protesta en pleurant qu'elle était honnête fille, et les gendarmes attendris s'éloignèrent après lui avoir fait des excuses.

Une autre fois, les ayant aperçus à l'extrémité du chemin qu'elle suivait, elle se jeta dans une prairie où un berger faisait paître ses moutons. Elle lui mit un écu dans la main, puis lui prit vivement son chapeau et son manteau, se coiffa de l'un, se drapa dans l'autre, en disant:

—Brave homme, ne me perdez pas; je suis votre goujat.

Le berger garda le silence, et les gendarmes passèrent sans se douter que ce pauvre petit bergerot, dont un feutre couvrait le visage et les cheveux, et qui s'appuyait tout ensommeillé sur un bâton, n'était autre que cette Françoise Robert qu'ils cherchaient vainement depuis tant de jours.

Quatre années s'étaient écoulées après ces événements, lorsque Antoine Reynaud rencontra Françoise. Il s'éprit d'elle, l'épousa en adoptant son fils et la ramena à Nîmes. Notre grand'mère possédait une rare intelligence et une extraordinaire intrépidité d'âme. Dans la maison de son mari, ces qualités se développèrent et portèrent les plus heureux fruits. Elle s'éleva en même temps que lui, et dans aucune circonstance ne se trouva au-dessous de l'état social qu'il s'était peu à peu créé. Elle fut une compagne aimante et fidèle, une collaboratrice discrète et sûre. Elle contribua pour une bonne part au fondement d'une fortune qui ne devait pas lui survivre longtemps, mais qu'elle avait eu le mérite d'édifier pour une bonne part.

On ferait un gros volume avec les traits les plus intéressants de la vie de notre grand'mère: le courage qu'elle déploya, un certain soir où son mari fut victime d'une tentative d'assassinat; les manifestations de sa haine contre Napoléon; sa joie au retour des Bourbons, tous ces épisodes d'une vie de bourgeoise honnête et énergique. Et avec cela un entrain de tous les diables, un esprit de décision peu commun chez les femmes, une singulière habileté pour vaincre les obstacles, des témérités d'homme, un tempérament vigoureux, une santé florissante malgré les fatigues de ses grossesses successives.

Ce fut sous la Restauration que la fortune de nos grands parents atteignit à son apogée. Ils avaient alors six enfants, y compris celui du premier lit, assimilé aux autres: trois garçons et trois filles. Tout ce petit monde grandissait dans l'aisance. Le commerce, prudemment conduit, faisait couler le Pactole dans la maison. Madame Reynaud occupait une grande place dans la société, où son opinion faisait loi. Elle avait sa loge au théâtre, une belle propriété à quelques lieues de la ville. Elle était de toutes les fêtes, et plus particulièrement de celles qui suivirent le retour des Bourbons. Vers 1829, à l'époque où les Daudet entretenaient avec les Reynaud d'étroites relations d'affaires, cette prospérité n'avait fait que s'accroître; il ne semblait pas que l'essor pût en être arrêté.