Telle était la famille dans laquelle le jeune Vincent Daudet rêvait d'entrer. L'aînée des demoiselles Reynaud se nommait Adeline. C'était une personne mince et frêle, avec un teint olivâtre et de grands yeux tristes, dont une enfance maladive avait retardé le développement physique; une nature rêveuse, romanesque, passionnée pour la lecture, aimant mieux vivre avec les héros des histoires dont elle nourrissait son imagination qu'avec les réalités de la vie; malgré cela, une âme de sainte, d'une mansuétude infinie. C'est sur elle que Vincent Daudet avait jeté son dévolu, sans redouter la distance qui les séparait.
Son projet parut d'abord ambitieux à ses parents eux-mêmes. Les Reynaud tenaient la tête du commerce nîmois; l'aîné des fils venait de s'allier aux Sabran de Lyon; le second dirigeait dans cette ville une importante maison de commission. N'être que ce qu'était alors Vincent Daudet et tenter de s'unir à eux dénotait beaucoup d'audace. Il formula cependant sa demande; des amis intervinrent pour plaider sa cause et pour vaincre une résistance fomentée surtout par les deux frères de mademoiselle Adeline, établis à Lyon, et qui souhaitaient pour leur soeur une alliance plus éclatante. Heureusement, mademoiselle Adeline, consultée, y coupa court en déclarant qu'elle voulait bien.
Le mariage eut lieu au commencement de 1830, en même temps que Vincent Daudet, devenu un personnage par son entrée dans la famille Reynaud, s'associait avec son frère aîné pour la continuation du commerce paternel.
Les premières années du nouveau ménage furent attristées par une longue suite de malheurs domestiques. Mes parents perdirent successivement leurs premiers enfants, à l'exception de l'aîné, dont la faible santé leur causa mille tourments. Ma grand'mère Reynaud mourut presque subitement, emportée par une fluxion de poitrine. L'un de ses fils compromit à Lyon, dans des spéculations imprudentes, une partie de l'actif commun confié à ses soins; enfin, mon père ne put s'entendre longtemps avec son frère. Leur association fut rompue et remplacée par une rivalité commerciale au cours de laquelle mon oncle, plus heureux ou plus habile, édifia une fortune dont ses enfants ont paisiblement hérité, tandis que mon père aventurait la sienne dans des essais de fabrication qui donnèrent rarement de bons résultats.
Alphonse Daudet vint au monde tout juste dix ans après ce mariage, dont j'ai cru nécessaire de raconter l'histoire et les débuts, en même temps que l'histoire de notre famille.
IV
«Je suis né le 13 mai 18.., dans une ville du Languedoc où l'on trouve, comme dans toutes les villes du Midi, beaucoup de soleil, pas mal de poussière et deux ou trois monuments romains.» C'est en ces termes qu'Alphonse Daudet raconte sa naissance, dès la première page du Petit Chose, celui de ses romans où il a mis, au moins dans la première partie, le plus de lui-même.
La ville qu'il décrit ainsi, c'est Nîmes. Il y est né le 13 mai 1840, trois ans après moi, au deuxième étage de la maison Sabran, que nos parents habitaient depuis leur mariage. Il était le troisième des enfants vivants à ce moment.
L'aîné se nommait Henri: une jolie âme d'artiste, exaltée et mystique, musicien jusqu'aux moelles, mort à vingt-quatre ans, professeur au collége de l'Assomption de Nîmes, à la veille d'entrer dans les ordres. Ce douloureux souvenir a inspiré une des pages les plus éloquentes du Petit Chose, cet émouvant chapitre intitulé: «Il est mort! Priez pour lui!»
Le cadet était celui qui écrit ce récit.