—Oui, mon cher, elle pleure. C’est très-drôle?...
—Très-drôle. Mais je t’assure que je m’en doutais.
—Attends, tu ne te doutes pas de celle-ci. Un beau matin, c’était l’an dernier, je crois, une cuisinière sans place, jeune et fort gentille, ma parole d’honneur, se présente chez notre homme; il lui fait ses conditions: elle accepte. 1,200 liv. de rente, c’était superbe pour une cuisinière. Bien, monsieur, lui dit-elle, je serai votre maîtresse, je vous donnerai un enfant, et, après, tout sera fini: je vous laisse le poupon et je m’en vais vivre tranquille avec mes rentes. Il est bon de vous dire que c’était la première fois que M. Rouvrard rencontrait une créature aussi accommodante. Le voilà enchanté. Au bout de quelques mois la cuisinière se trouve enceinte. Grande joie du père Rouvrard, grande joie de la cuisinière qui va mettre la main sur ses rentes. Tout le monde est heureux. Mais voici bien une autre histoire! Une fois accouchée, la cuisinière veut voir son enfant; on le lui montre; elle veut l’embrasser; on le lui laisse embrasser; on veut le lui ôter; elle ne veut plus. Mais, s’écrie Rouvrard, nous avons fait un marché!—Mais, dit la cuisinière, je suis mère de cet enfant!—Tu n’auras pas mes belles rentes, dit Rouvrard.—Qu’est-ce que cela me fait, dit la mère, j’aurai mon bel enfant...
Et il garda ses rentes, et la cuisinière garda son enfant. N’est-ce pas que c’est original?
—C’est tout naturel, dit Eugène.
—Certainement que c’est tout naturel, dit Gustave, mais à la place de M. Rouvrard j’eusse agi d’une tout autre manière.
—Sans doute, répliqua Alfred, mais convenez que cette femme est une créature très-romanesque. Qui diable aurait cru cela d’une cuisinière? M. Rouvrard en a presque fait une maladie. Ce qui ne l’empêche pas de continuer à faire insérer dans les Petites Affiches:
AVIS AUX DEMOISELLES SANS FORTUNE.
Un honnête homme de 40 à 45 ans environ, etc.
Là-dessus les trois amis se séparèrent. Gustave était pensif. Ce monsieur Rouvrard est un nigaud, se dit-il, ce n’est pas de cette façon-là qu’il aurait dû s’y prendre.