Nous, qui écrivons ces pages, nous nous souvenons d’avoir entendu dire à madame Drouart elle-même que, si Louise n’avait pas de fortune, c’était la faute de sa mère, qui, depuis le jour de son mariage, aurait dû, à force de travail et d’économies, préparer une dot honorable à sa fille.

Car c’était là, sur toutes choses, le sujet des reproches que s’adressait madame Drouart: je suis pauvre, je n’ai rien amassé, comment pourrai-je marier ma Louise?

Il faut dire pourtant que Louise, en aucune circonstance, n’avait montré à sa mère le moindre regret de n’être pas riche. Si, au fond du cœur, elle désirait de se livrer aux amusemens de son âge et de son sexe, si elle comprenait sa position de jeune fille sans fortune, du moins ne laissait-elle jamais éclater ses désirs, et cachait-elle avec soin les pensées de coquetterie ou de tristesse dont elle nourrissait son imagination de dix-huit ans. Mais, par un besoin fatal de douleurs, besoin qui n’est guère senti que par l’ame de certaines femmes, plus Louise disait à sa mère: Rien ne me manque, je suis heureuse! plus la pauvre mère se disait avec désespoir: Elle manque de tout, elle est malheureuse!

Peut-être aussi la vive affliction de madame Drouart prenait-elle encore sa source ailleurs que dans ce besoin de larmes, commun à quelques personnes d’une organisation toute nerveuse; peut-être son désespoir avait-il pour seconde cause l’instinct maternel: car sa fille n’était vraiment pas heureuse.

Restée veuve, avec Louise en bas âge, madame Drouart, dont toutes les affections s’étaient concentrées sur ce petit être, trouva assez de courage dans son cœur pour accomplir le plus grand sacrifice dont une mère soit capable: sa séparation d’avec sa fille. Un frère de son mari, persuadé que l’instruction est un bienfait pour tous, quels que soient le rang et la fortune de l’enfant que l’on instruit, décida la veuve du capitaine Drouart à lui confier la petite Louise. De son côté, la malheureuse veuve, dans son ignorance des choses de la vie, crut assurer le bien-être de son enfant en lui faisant donner une éducation brillante. Aussi cette croyance adoucit-elle, pour la mère de Louise, le chagrin d’une séparation. Elle livra sa fille à l’oncle généreux qui voulait bien se charger de la faire instruire; elle la vit partir sans trop de regrets. Il le faut bien, disait-elle, puisqu’il s’agit de son bonheur!

La femme du beau-frère de madame Drouart tenait un pensionnat de demoiselles à Bordeaux. Ce fut dans ce pensionnat que Louise vécut quelques années, gaie, contente, aimée, et songeant à peine à sa mère qui pourtant la pleurait sans cesse. Mais Louise ne comprenait rien à cette douleur. Quand elle avait quitté sa mère, Louise était si jeune!

Il ne s’écoulait guère une semaine sans que madame Drouart écrivît à sa fille: «Chère enfant, je meurs de ton absence. Tu dois être bien grandie, ma Louise. Sois sage, fais-toi bien aimer de tout le monde. Remercie bien ta tante et ton oncle des soins qu’ils prennent de toi. Dis-leur que je leur en serai éternellement reconnaissante. Mon enfant, si tu savais ce que je souffre, privée de tes caresses! M. Darvin, l’ancien ami de ton père, me fait espérer que tu me seras bientôt rendue. Dieu le veuille! Ton pauvre père (te le rappelles-tu, ma Louise? Comme il pleurait en t’embrassant la dernière fois sur son lit!...) ton père était capitaine et chevalier de la Légion-d’Honneur, ma fille. M. Darvin doit faire valoir ces titres-là pour toi. Il dit que le ministre aura pitié de nous. J’attends chaque jour ta nomination à la maison royale des demoiselles de la Légion-d Honneur. C’est à Saint-Denis que tu serais, tout près de moi. Nous nous verrions souvent. Louise, Louise, ma chère petite fille, prie le bon Dieu qu’il nous accorde le bonheur de n’être plus séparées. Prie aussi pour M. Darvin: c’est un excellent homme et qui aimait bien ton père. Adieu, mon enfant: espérons.»

Les démarches du général Darvin eurent tout le succès qu’en attendait madame Drouart. Louise avait droit, par son père, à l’instruction gratuite de la maison de Saint-Denis; elle était dans l'âge et les conditions nécessaires pour être admise. Sa nomination fut promptement obtenue. Madame Drouart écrivit cette bonne nouvelle à son beau-frère. On lui rendit sa fille.

Figurez-vous, s’il est possible, la joie de madame Drouart en revoyant sa Louise. Retenue à Paris par la nécessité de servir elle-même son bureau de timbre (faute d’une amie ou même d’une domestique pour la remplacer durant son absence), il lui avait fallu vivre plusieurs années dans la solitude, se contenter d’une correspondance avec son enfant qui savait à peine écrire; il lui avait fallu rêver le bonheur au loin, et maintenant elle le possédait là, dans ses bras, sur sa bouche, dans son cœur, partout: elle tenait sa fille!

Mais il semble que plus les joies humaines sont grandes, moins elles doivent avoir de durée. La pauvre mère ne comptait pas huit jours depuis l’arrivée de Louise, que déjà l’instant d’une séparation nouvelle était venu. On se trouvait alors en octobre. Les vacances venaient de finir. Louise entra presque tout de suite dans la maison royale de Saint-Denis.