Toutefois, il y avait pour madame Drouart une compensation à l’absence de sa fille, dans cette pensée que Louise n’était pas loin d’elle, et aussi dans la permission qui lui était donnée d’embrasser son enfant deux fois par semaine. Puis à ces dédommagemens, dont la meilleure mère eût été satisfaite, se joignirent bientôt les succès de Louise dans les arts d’agrément comme dans les connaissances utiles. La nouvelle pensionnaire se faisait remarquer entre toutes ses compagnes par la douceur de son caractère autant que par son aptitude au travail. Chaque fois que madame Drouart demandait à la surintendante de la maison: Êtes-vous contente de ma fille? la surintendante lui faisait cette réponse: Oh, madame, votre Louise est un ange!
Six ans s’écoulèrent ainsi, Louise en pension, et madame Drouart passant à écrire à sa fille les heures libres de la journée où elle n’allait pas la voir. Dans ses lettres, de même que dans sa conversation, madame Drouart ne cachait pas à Louise la misère de leur position. Loin de la flatter d’un heureux avenir, elle lui répétait sans cesse: «Nous sommes pauvres, ma fille, très-pauvres. Je travaille pour vivre. Travaille à ton tour, ma Louise, et de toutes tes forces, afin de te faire un sort honorable par tes talens. Ce n’est qu’en profitant de l’éducation qu’on te donne que tu peux être assurée de ne jamais manquer de rien.»
Louise travaillait, non pas pour se préparer un sort indépendant, car elle ne comprenait pas encore la nécessité d’être laborieuse pour l’avenir, mais elle s’appliquait à tout avec ardeur par le vif désir qu’elle avait de briller parmi les jeunes filles de son âge, d’être la préférée, d’être la plus aimée comme elle était déjà la plus belle. Ne croyez pas que ce fût de l’orgueil, ou quelque mauvais sentiment de jalousie. Elle voulait être louée, admirée, par-dessus toutes; elle voulait être la première, la plus savante, non pour humilier ses rivales, mais parce que madame la surintendante l’embrassait sans cesse, parce que tout le monde s’empressait de lui faire bon accueil, parce que ses compagnes elles-mêmes la complimentaient sur ses talens, et que cela la rendait heureuse.
Madame Drouart ne remarqua pas sans chagrin l’avidité de sa fille pour tout ce qui était louange. Faute de bien lire dans le cœur de Louise, elle mit sur le compte d’une dangereuse vanité ce besoin excessif d’éloges, qui n’était au fond que le besoin d’une ame expansive et tendre qui demande des caresses parce qu’elle veut rendre des caresses, à qui il faut beaucoup d’amour parce qu’elle veut beaucoup aimer.
D’où il arriva que madame Drouart, dans la crainte d’encourager chez sa fille ce qu’elle croyait être un vice d’amour-propre, lui refusait souvent les louanges qu’elle méritait le mieux. Lorsque, par exemple, Louise, le cœur épanoui, la joie dans les yeux, accourait, parée d’une robe neuve, se montrer à sa mère, se jeter à son cou, et lui dire: Maman, comment me trouves-tu? n’est-ce pas que je suis bien? Madame Drouart, qui la trouvait la plus adorable des filles, lui répondait avec indifférence: Mais tu n’es pas trop mal!
Et elle se retenait pour ne pas l’embrasser, car ses baisers eussent trahi la froideur de ses paroles. Pauvre mère, qui, pour craindre d’exciter l’orgueil de sa fille, risquait de perdre son amour!
Sans mettre en doute la tendresse de sa mère, Louise ne pouvait cependant pas s’empêcher de faire cette réflexion: Ils m’aimaient autrement que cela dans la maison de Saint-Denis!
Le jour n’était pas loin où elle se dirait: J’étais plus heureuse que cela dans la maison de Saint-Denis.
Louise, ses dix-huit ans venus, avait dit adieu pour toujours aux douces intimités du pensionnat, aux enivrans triomphes de la classe. D’une vie bruyante et fêtée, elle passa tout à coup à une vie de solitude et de tristesse. Plus de ces joies que lui donnaient un premier prix; plus de murmures flatteurs à ses oreilles; rien qui la rendît contente d’elle-même et des autres; rien qui la rendît bien aise de vivre.
Son horizon, élargi dans les vastes cours du pensionnat, se trouvait resserré entre quatre murs d’une misérable chambre. A ses rêves si jeunes et si frais succédait une réalité désespérante. Que vais-je devenir? se demandait-elle.