Malgré les avertissemens de sa mère, Louise n’avait jamais pu se figurer qu’au sortir de Saint-Denis elle habiterait la pauvre chambre de la rue Bourbon-Villeneuve. Ses idées glissaient là-dessus sans qu’elle osât jamais les y retenir. Elle se faisait un monde à elle, et bien que souvent elle fût venue chez sa mère, bien qu’elle y eût passé quelques mois de vacances, elle voyait la demeure maternelle à travers un brouillard d’illusions; elle rejetait dans un avenir vague, lointain, presque impossible, la nécessité d’arrêter là son existence. Ce qu’elle espérait, elle n’aurait peut-être pas su le dire elle-même; mais, à coup sûr, elle n’avait jamais compté au nombre de ses espérances celle de succéder à un bureau de timbre.
Telle était pourtant l’unique ressource que madame Drouart offrait en perspective à sa fille. Après bien des calculs, bien des rêves de fortune pour son enfant, madame Drouart s’était enfin aperçue que, elle aussi, elle avait vécu d’illusions. Louise ne possédait guère que des arts d’agrément; Louise était passablement instruite à la danse, à la musique, au dessin; elle savait un peu de géographie, un peu d’histoire; Louise n’ignorait rien de ce qu’étudient toutes les jeunes filles bien élevées; avec cela elle était belle; mais elle ne pouvait vivre de ce qu’elle avait appris; sa beauté devait rester inconnue faute de fortune pour la produire dans le monde. Enfin Louise n’avait ni état, ni dot.
De toutes les pauvres familles bourgeoises, pas une ne veut descendre aussi bas que sa misère; et il leur arrive à toutes, pour leurs enfans, ce qui arriva à madame Drouart pour sa fille. Par amour-propre plutôt que par tout autre sentiment, on veut à tout prix donner de l’éducation à ses enfans; on leur crée des besoins, on les exhausse à leurs propres yeux; et lorsque, sortis des pensions, ils cherchent à prendre place dans la société, ils ne trouvent que des places à vendre: celles qui se donnent sont trop basses pour eux: ils les refusent; celles qui se vendent, ils ne peuvent les acheter. De là des malheurs sans nombre pour les uns, et pour les autres des regrets éternels, mais inutiles.
Les inconvéniens qui résultaient pour Louise d’une éducation au dessus de sa fortune furent comme devinés par elle bien avant que sa mère ne les eût sentis. Louise n’habitait pas son troisième étage de la rue Bourbon-Villeneuve depuis plus d’une semaine, que déjà elle comparait le passé avec le présent, et s’attristait sur son avenir. Ce fut à la seule tristesse de Louise que madame Drouart dut l’intelligence tardive de la situation fausse où elle avait jeté sa fille. Elle vit bien que Louise, avec l’éducation des demoiselles de Saint-Denis, se trouverait déplacée dans une condition obscure; qu’elle ne pourrait épouser un homme riche, puisqu’elle n’avait pas de fortune, et qu’elle ne voudrait pas épouser un homme sans fortune, puisqu’elle-même elle ne possédait rien. C’est alors que madame Drouart se dit avec désespoir: J’ai fait le malheur de ma fille!
C’était là une affreuse pensée pour une mère.
Tous les jours et toutes les nuits madame Drouart, qui se sentait vieillir et mourir, se hâtait de chercher en elle-même comment il serait possible du moins d’assurer l’existence de Louise n’ayant plus de mère.
Une nuit que madame Drouart était plus malade que de coutume, il lui vint une pensée de bonheur, une pensée qui lui montra sa fille à l’abri de toute misère, et elle s’étonna que cette pensée lui fût venue si tard; et dans sa joie de l’avoir trouvée, dans son empressement à la dire, elle se souleva avec ses mains et murmura d’une voix basse:
—Louise, dors-tu?
—Non, maman!