CHAPITRE VII.
De mois en mois Louise reconnaissait, à des indices plus certains, que le docteur ne l’avait point abusée sur son état de grossesse. Sa joie était grande d’être mère, car à présent elle était assurée d’être la femme de Gustave. Tout son bonheur était là. Gustave pourtant ne se hâtait pas de l’épouser, quoiqu’il lui dît sans cesse que ce mariage devenait obligatoire pour sa famille même, à cause de leur enfant. Louise attendait sans trop d’impatience; elle voyait bien que Gustave était de bonne foi dans ses promesses. Ma Louise, lui disait-il, je t’assure que tu seras ma femme. Mais il faut donner le temps à mon père de te connaître. Il est juste qu’il te voie, qu’il t’aime avant de se décider à te nommer sa fille. Eh bien! dans la position où te met ta grossesse avancée déjà, puis-je décemment te mener chez lui, ou l’amener chez toi? D’ailleurs, toi-même, j’en suis certain, tu ne voudrais pas maintenant te montrer dans une mairie, dans une église.... Après tes couches, à la bonne heure.
Louise se rendait à ces raisons, qu’elle trouvait justes, bien qu’au fond du cœur, elle s’attristât quelquefois à la pensée que son mariage était retardé de quatre à cinq mois encore. Mais les caresses de Gustave la dédommageaient de cette longue attente.
Il faut dire cependant que Gustave n’était pas d’une entière bonne foi dans tous les obstacles qu’il opposait aux désirs de Louise. Il avait trente ans, il était maître en grande partie de sa fortune, comme il était aussi maître de ses actions. Il importait peu à M. Charrière que son fils se mariât avec Louise ou avec tout autre, avec une de ses maîtresses ou avec une demoiselle innocente et pure encore. Sans doute M. Charrière, à propos de ce mariage, eût fait à Gustave les objections que tout père ferait en pareille circonstance. Mais enfin, Gustave eût épousé Louise sans opposition possible de la part de son père. Libre de sa main, qui l’empêchait donc de la donner à Louise?
Il semble que les empêchemens à ce mariage dussent naître, non de la volonté, mais du caractère même des deux jeunes gens. Nous avons vu déjà Gustave prêt à épouser Louise, et néanmoins ne l’épousant pas, tantôt par la faute de sa maîtresse, tantôt par la faute de son propre caractère à lui, Gustave. Les événemens, il est vrai, quelque petits qu’ils fussent, apportaient sans cesse à leurs desseins des modifications diverses, ainsi qu’ils font aux desseins de la plupart des hommes.
Cette fois encore Gustave voulait prendre Louise pour femme. La voir enceinte, l’idée d’être père redoublait son amour pour elle. Il n’était pas de bonheur dont il n’eût aimé à la combler. Le mariage, précisément parce que c’était un sacrifice fait à ses goûts, le mariage lui paraissait une chose nécessaire à accomplir. Mais la nécessité de faire immédiatement ce sacrifice, il ne la voyait pas.
Puisque je dois l’épouser, se disait-il, il est fort indifférent que ce soit cette année ou l’autre. Pour tout autre homme que Gustave, une semblable raison eût hâté le sacrifice; pour lui elle en reculait l’instant.
Il est bien naturel, se disait-il encore, que je prolonge le plus possible le peu de liberté qui me reste.
D’ailleurs, quelques-uns de ses amis n’ignoraient pas ses liaisons avec Louise; et lui, qui en leur présence s’était tant de fois moqué du mariage, il allait mentir à toute sa vie passée; et, pour comble d’inconséquence, il allait épouser sa maîtresse!