Louise ne le laissa pas achever. Sa jalousie, accrue par le temps et par la solitude, éclata dans son geste ainsi que dans le son brusque de sa voix. Gustave, sans avoir l’air de remarquer cette subite émotion, prétexta les fatigues du bal, et passa dans la chambre à coucher pour s’y vêtir d’une robe-de-chambre, où il serait plus à l’aise, disait-il.
Son changement de toilette fait, il rentra près de Louise, se jeta nonchalamment sur un canapé, les yeux à demi fermés, quoiqu’il eût un livre à la main. Bientôt il s’endormit ou feignit de dormir.
Chaque fois que Louise était possédée de jalousie, elle cherchait des preuves de son malheur dans les hardes de Gustave. Elle espérait y trouver une lettre, des cheveux, un indice quelconque de l’infidélité de son amant. Pas un pli de vêtement ne lui échappait: elle décousait les doublures. Gustave, par sa fausse confidence et par sa feinte lassitude, lui avait ménagé, en changeant d’habits, l’occasion de lire un billet plus important pour elle et pour lui que n’eût pu l’être une lettre d’amour.
Ce billet était de la même main qui avait précédemment écrit la première et prétendue lettre de l’oncle supposé de Gustave. Voici ce que Louise lut:
«J’ai dit à ton père, mon cher neveu, les craintes folles de ta Louise. Je ne lui ai pas dissimulé qu’il importait à ton repos de faire cesser ces craintes ridicules, en mettant fin de suite aux lenteurs de ton mariage, mais ton père m’a répondu, avec une espèce d’indignation, qu’il ne concevait pas que ta maîtresse voulût se marier dans l’état où elle est; que pour lui, il ne consentirait jamais à pareille chose. Je vous conseille donc à tous deux, mes amis, d’attendre l’époque des couches. Alors, bien entendu, tu légitimes ton enfant par le mariage. Comment se fait-il que ta Louise ne comprenne pas cela?.. Ton père serait enchanté que ce fût un garçon. Si c’est une fille, je le connais, il en sera fort aise de même. En tout cas, comptez sur sa joie aussitôt que mon cher petit-neveu ou ma chère petite-nièce sera né ou née; comptez qu’en le ou la voyant il pleurera de toutes les forces de son cœur. En attendant, mes bons amis, tâchez de vivre en paix et ne vous tourmentez plus l’un et l’autre. Explique-moi donc par quelle incroyable manie vous vous querellez toujours?... La dernière fois que je t’ai vu, tu as refusé de me donner l’explication de cela; je l’attends. Ta tête est vive, mais le cœur est bon; il n’est pas possible que ce soit toi qui cherches dispute à ta femme. Adieu, viens me voir. Je garde toujours le lit, à cause de ma goutte.
«P. S. L’idée que ta Louise s’est fourrée en tête n’a pas le sens commun. Elle, bien constituée, à ce que tu dis; elle est petite, forte, souple, et sa grossesse vient bien. Que peut-elle craindre? Et puis, sur mille femmes enceintes, à peine s’il en meurt une en couches. Le danger véritable menace moins la mère que l’enfant... Mais je suis convaincu que tu n’auras à déplorer la perte d’aucun des êtres que tu chéris. Adieu de nouveau. Je compte les jours, et je me fais une fête bien grande d’assister à ton mariage dans quelques semaines.
»Ton vieil et bon oncle.
»Je vous recommande, encore un coup, de vivre en paix jusqu’au jour des noces. Vous aurez bien le temps de vous tourmenter après le mariage... Pardonne-moi cette petite plaisanterie: mon âge et ma position de célibataire l’excusent.»
Cette lettre produisit sur Louise l’effet qu’en attendait Gustave. Elle devint plus calme; elle reprit même un peu de gaieté. La possibilité de mourir en couches cessa de tourmenter son imagination malade. Elle reporta toutes ses pensées sur le bonheur d’être bientôt mère, et puis épouse.
Gustave la félicita du changement qui s’était opéré dans son humeur. Elle convint qu’elle était plus heureuse, mais sans avouer toutefois d’où les consolations lui étaient venues.