»Elle a été mise sur la voie de la vérité par les précautions mêmes que nous avions prises pour entretenir son erreur. La Lefebvre vous contera cela. Elles se sont déjà vues. Pour comble de malheur, elle rencontre ma petite qui lui dit son âge! c’est une fatalité.
»Je serai de retour à la fin de la semaine. J’emmène ma fille à la campagne, où elle restera toute la belle saison, toute l’année s’il le faut. Il m’en coûte de me séparer ainsi de cette chère petite, qui m’aime tant et qui pleure de toute son ame, parce que je lui ai dit que j’allais la conduire en province, où je la laisserais toute seule... rien que six jours. Elle ne veut pas entendre parler de cela. Six jours sans moi lui font jeter les hauts cris.
»Adieu, en voilà bien long pour un homme pressé de fuir. Au revoir, jusqu’à la fin de la semaine. Brûlez ma lettre, et n’oubliez aucune de mes instructions. Votre tout dévoué pour la vie.
Ce 16 juin 183...
»Gustave.
»P. S. Si j’en juge par sa mise, elle est tombée dans la plus profonde misère. Dites-lui qu’à titre d’ami, j’ajoutai autrefois au revenu que je lui avais assuré un revenu nouveau de deux mille francs dont vous deviez lui servir la rente. Donnez-lui telle somme qu’elle voudra, mais en lui faisant observer que si je m’engageai autrefois, par devant vous, à doubler presque sa pension, ce fut à la condition seule qu’elle quitterait la France, et ne chercherait jamais à me revoir. Le besoin d’argent et le désir que sa nouvelle rente de deux mille francs lui soit continuée la fera, j’espère, consentir à me laisser en repos, surtout si vous lui persuadez que la fille dont je suis le père est l’enfant d’une autre femme. Adieu, derechef, je vous laisse le soin de mon bonheur à venir.»
Le lendemain, le docteur Thévenot, qui attendait Louise, reçut la visite de la Lefebvre, qui, de son coté, montra quelque étonnement de n’avoir pas encore revu l’ancienne maîtresse de Gustave. Tous deux ils pensèrent que Louise ne pouvait tarder long-temps à venir les fatiguer de questions et de reproches. Ils se distribuèrent leurs rôles en conséquence; mais ce fut peine perdue, Louise ne vint pas. Après trois ou quatre jours ils demeurèrent convaincus que la pauvre femme avait renoncé à faire d’inutiles démarches, ou bien qu’il lui était arrivé quelque malheur.
Voici la vérité. Par suite de sa chute, Louise s’était fait à la tête une blessure assez grave pour garder la chambre et même le lit. Mais son courage, né de son désespoir, lui fit surmonter un mal auquel sans doute elle eût cédé en toute autre circonstance. Aujourd’hui c’est à peine si elle se ressent de sa blessure. Il n’est pas une douleur physique, quelque grande qu’elle soit, qui ne se taise lorsque vient à éclater une violente passion de l’ame.
Toutefois, au sang qui se coagulait dans ses cheveux, Louise vit bien qu’elle était blessée; et, par un instinct de conservation, par ce besoin de vivre, devenu plus fort du moment où elle avait retrouvé sa fille, elle étancha sa plaie avec de l’eau fraîche, se serra la tête de linges, puis, après avoir caché le tout sous son bonnet, dès le matin du jour suivant, elle sortit pour chercher son enfant au milieu des rues.
Son projet fut d’abord de retourner aux Champs-Élysées; mais, avec un peu de réflexion, elle reconnut que ce serait perdre son temps; que Gustave ne ramènerait pas sa fille précisément là où ils s’étaient rencontrés la veille, et que c’était ailleurs qu’il lui fallait porter ses pas. Mais où?