Interroger madame Lefebvre fut une des pensées auxquelles son esprit s’attacha le plus fortement. Mais cette pensée, où elle avait vu luire quelque espoir de bonheur, elle la rejeta bientôt avec effroi. Il me serait impossible, se dit-elle, de me retrouver en présence de cette méchante femme sans oublier toute retenue. D’ailleurs elle qui m’a trompée déjà, que lui en coûterait-il de me tromper de nouveau? Son premier mensonge ne lui fait-il pas une nécessité de me cacher la demeure de Gustave? Elle me soutiendra toujours que mon enfant est mort.
S’adresser au docteur Thévenot lui parut tout aussi impossible, tout aussi inutile que d’essayer une démarche auprès de madame Lefebvre. La conviction où elle était d’avoir été la victime de leur faiblesse ou de leur cruauté lui rendait méprisable, odieux le souvenir même de cet homme et de cette femme. A plus forte raison rejetait-elle avec horreur l’idée de les regarder en face. Elle ne put se résoudre à leur aller demander des nouvelles de sa fille.
Une autre pensée, il est vrai, lui donna l’espoir qu’elle pourrait, sans leur aide menteur, découvrir la véritable retraite où Gustave cachait son enfant; espoir qui devait se réaliser, suivant elle, en allant frapper tout droit à la porte de M. Charrière. M. Charrière, pensait-elle, me dira le lieu où est son fils, et quand je le saurai, il faudra bien qu’on me rende ma fille.
Nous savons déjà, nous, que depuis sept mois M. Charrière n’existe plus.
Louise, pleine de confiance dans la réussite de son dessein, se dirigeait en toute hâte vers la maison de M. Charrière, là, où six années auparavant, sa jalousie l’avait entraînée sur les pas de Gustave. Sa course était rapide; elle se jetait dans les rues avec l’imprévoyance et les précipitations hardies du désespoir ou du bonheur.
Elle s’égara de son chemin, et après avoir fait de nombreux détours, elle sentit son courage s’abattre sous le poids de la fatigue de son corps.
Déjà elle se voyait humiliée par M. Charrière, reniée par Gustave, méconnue par sa fille, chassée par leurs laquais... Elle regarda tout autour d’elle, comme pour chercher un protecteur parmi cette foule qui passait indifférente à ses côtés.
En ce moment, Louise crut s’apercevoir qu’elle était en face du Palais de Justice. Dans la peur de se tromper, elle s’adressa au premier passant venu, qui l’assura qu’en effet c’était bien là le Palais. Des avocats en robe, errant au loin sous le péristyle, ne lui laissèrent plus aucun doute sur le lieu où le hasard l’avait conduite. Son cœur s’échauffa d’une foi plus vive. Il lui parut que la justice s’offrait à elle pour faire reconnaître et valoir ses droits comme mère.
Elle monta les degrés l’ame remplie d’une joie noble et sainte.
—Ils me feront rendre ma fille, dit-elle.