Rien n’est triste comme le délire. Pourtant il amène quelquefois des combinaisons de mots si étranges que les spectateurs sourient quelquefois, malgré eux, en écoutant le malade. C’est ce qui vient de nous arriver.
Voilà donc où vous allez au nom de la raison ! Entre l’être et le néant, entre la société et la barbarie, à force d’impartialité, vous tenez la balance égale ! Triomphez, si vous l’osez ! vous ne survivrez pas à votre triomphe. Du reste, je l’espère comme vous, vous resterez dans votre solitude. L’humanité ne vivra pas de vous. Car pour vivre il lui faut quelque chose, et vous lui offrez le rien dont elle a horreur. Il lui faut le pain et l’Idée : vous ne lui apportez ni le pain ni l’Idée. L’humanité veut vivre, et votre critique c’est la mort. Il est vrai que vous prenez en pitié le besoin de vivre. C’est une grossièreté digne du bas peuple auquel vous permettez la certitude, parce qu’il n’est pas assez fin, assez distingué pour se passer d’elle. Ce bonheur est réservé aux esprits délicats. Ceux-ci cherchent toujours la vérité, avec l’intention de ne la trouver jamais. Et où est-elle cette vérité que les plus fins chercheurs ne trouveront jamais ? Où est-elle cette vérité qui n’est pas. M. Renan va vous le dire. « La vérité est tout entière dans les nuances. »
Dans quelles nuances, s’il vous plaît ? Dieu détruit, l’homme détruit, la société détruite, quand rien ne s’appuie plus sur rien, quand la vie n’a plus de fondements, quand ce qui est n’a plus sa raison d’être, quand l’univers est le cauchemar d’une divinité malade (vous auriez dû dire d’une divinité chimérique), la vérité naturelle et la vérité surnaturelle disparues, toute idée éteinte, toute chose anéantie, dans quelles nuances trouverons-nous cette vérité introuvable pour deux raisons, d’abord parce qu’elle n’est pas, ensuite, parce que, fût-elle, nous voudrions la chercher toujours, et ne la trouver jamais ? Les nuances de la pensée supposent une affirmation générale qui leur serve de fond, de support. Mais, puisque vous n’affirmez rien, que veulent dire ces nuances, qui sont les nuances du néant ? O Dieu ! où en sommes-nous ? La tête tourne au fond de cet abîme, et quand on l’a exploré un instant pour en mesurer la profondeur, il est temps de se dégager et de se tourner vers la lumière ! Le peuple a besoin de Dieu, dites-vous ? Pourquoi donc, si Dieu n’est pas ? L’erreur c’est le néant. Si Dieu est le néant, comment le peuple a-t-il besoin de lui ? Et s’il est l’Être, comment, vous, n’en avez-vous pas besoin ? Est-ce qu’il y a dans le monde des êtres si délicats que leur délicatesse leur tienne lieu de pain ! Donnez-nous donc le secret de cette délicatesse qui déguste éternellement les nuances d’une vérité éternellement inconnue et absolument chimérique ! L’homme est vivant. Il a faim, il a soif. Que voulez-vous qu’il fasse de vos nuances ? Chose remarquable ! la sophistique, parce qu’elle a perdu le sens du vrai, dédaigne ceux qui l’ont gardé, et comme elle n’a plus la force de porter Dieu, elle méprise ceux qui le portent encore. Il semble voir un mourant, qui, incapable de recevoir aucune nourriture, dédaignerait, dans son délire, l’infirmier qui le soigne, et lui dirait : Vous êtes donc bien faible, vous qui avez besoin de manger ?
Les nuances délicates ont deux avantages ; d’abord elles font illusion aux esprits faibles qui pensent que cette doctrine est quelque chose puisqu’elle est délicate, et qu’elle contient quelque chose puisqu’elle contient tant de nuances. Ensuite elle donne à l’auteur les apparences du calme et de la modération. Un homme qui tient la balance égale entre toutes choses peut sembler à quelques-uns dominer toutes choses : on ne s’aperçoit pas toujours que l’impartialité entre la vérité et l’erreur est le plus radical de tous les non-sens.
La doctrine de M. Renan pourrait se caractériser ainsi : une apologie délicate et finement nuancée du néant.
La modération de M. Renan est une précaution oratoire. Elle cache un profond mépris pour la faiblesse de ceux qui l’obligent à être modéré. Il a pour les préjugés une pitié douce ; mais ne vous fiez pas à sa douceur.
La traduction pratique et sociale de sa doctrine serait la destruction de tout ce qui existe. Car rien n’existe qu’en vertu d’une préférence accordée à l’Être sur le Néant.
Comme la religion, la société est une affirmation vivante de l’être, et si Satan a les mêmes droits que Dieu, toutes deux sont également impossibles.
Après les négations de la religion et de la société, écoutons la négation de la science.