Ah ! si on les adoptait vous seriez avec nous victime de votre imprudence ! Il ne serait plus temps de vous repentir. Paris, la France et le monde écriraient dans leurs ruines une vérité que j’annonce, avant que la cloche n’ait sonné l’universelle agonie : Le peuple est sérieux, si les sophistes ne le sont pas.

Un homme d’esprit se met à sa table. Il rédige quelques phrases dont il est content. Elles sont bien faites, elles ont du succès. Dans ces phrases, il nie agréablement la différence du bien et du mal. Il offense la raison et la conscience. Le monde est léger : l’homme d’esprit le savait. Le livre fait son chemin. Il a d’abord amusé les gens de lettres : il n’était écrit que dans ce but. Mais un jour vient où le peuple l’ouvre, le peuple qui se mêle de tout et qui prend tout au sérieux. Votre voix a plus de portée que vous ne l’aviez cru ; elle arrive au peuple malgré vous. Il vous écoute, et peut-être il vous croit, car ses passions le lui conseillent. Vous êtes perdu alors, et vous reconnaissez trop tard ce que je vous annonce d’avance, appuyé sur l’histoire des idées et sur celle des faits. Le peuple est sérieux, si les sophistes ne le sont pas.

Vous faites devant lui l’apologie du mal dans une page que je veux transcrire :

« Beau comme toutes les créatures nobles, plus malheureux que méchant, le Satan de M. Scheffer signale le dernier effort de l’art pour rompre avec le dualisme et attribuer le mal à la même source que le bien, au cœur de l’homme…

« De tous les êtres autrefois maudits, que la tolérance de notre siècle a relevés de leur anathème, Satan est sans contredit celui qui a le plus gagné au progrès des lumières[1] et de l’universelle civilisation. Il s’est adouci peu à peu dans son long voyage, depuis la Perse jusqu’à nous ; il a dépouillé toute sa méchanceté d’Ahrimane. Le moyen âge, qui n’entendait rien à la tolérance, le fit à plaisir laid, méchant, torturé, et, pour comble de disgrâce, ridicule. Milton comprit enfin ce pauvre calomnié, et commença la métamorphose que la haute impartialité de notre temps devait achever. Un siècle aussi fécond que le nôtre en réhabilitations de toutes sortes ne pouvait manquer de raisons pour excuser un révolutionnaire malheureux, que le besoin d’action jeta dans des entreprises hasardées. On pourrait faire valoir, pour atténuer sa faute, une foule de motifs contre lesquels nous n’aurions pas le droit d’être sévères.

[1] Donc, pour nous, Satan est la lumière !

« … Il (le Satan de Scheffer) a perdu ses cornes et ses griffes ; il n’a gardé que ses ailes, appendice qui seul le rattache encore au monde surnaturel, et ne semble conservé que pour faire ressortir le triomphe de la forme humaine pure, représentée par le Christ, sur la forme hybride de l’être mythologique. Il manque de vigueur peut-être, et je m’en réjouis. Permis au moyen âge, qui vivait continuellement en présence du mal, fort, armé, crénelé, de lui porter cette haine implacable qui se traduisait dans l’art par une sombre énergie. Nous sommes obligés aujourd’hui à moins de rigueur. On nous reproche parfois notre optimisme en esthétique ; on nous blâme de n’être pas plus sévères pour le mal, plus exclusifs dans notre goût de la beauté. Mais en réalité c’est là une délicatesse de conscience. C’est par amour du bien et du beau que nous sommes si timides, parfois si faibles dans nos jugements moraux. Les siècles absolus tranchaient, fauchaient un champ pour en arracher l’ivraie. Nous, qui respectons l’étincelle divine partout où elle reluit, et qui, habitués à une manière plus étendue d’envisager les choses humaines, savons que le bien et le mal se mêlent ici-bas dans des proportions indiscernables, nous hésitons à prononcer des arrêts exclusifs, de peur d’envelopper dans notre condamnation quelque atome de beauté. »

Elle était nécessaire, cette longue citation. Nous n’aurions jamais compris sans elle l’étendue de notre tolérance et de notre impartialité. Voici la pensée de M. Renan traduite dans un style plus clair : il y a du bon et du mauvais partout, dans chaque personne, dans chaque chose, et bien audacieux sera celui qui tracera entre ces deux principes, puisqu’on parle de deux principes, une ligne de démarcation. Satan se révolte contre Dieu. (M. Renan croit parler un langage métaphorique.) Satan a-t-il tort ? Ne serait-ce pas un acte de noble indépendance ? Ne représente-t-il pas l’affranchissement des opprimés ? Dieu n’est-il pas un tyran ? Le moyen âge pouvait donner raison à Dieu. Mais nous, qui avons fait la déclaration des droits de l’homme, n’avons-nous pas le droit de maudire ce maître, au nom de la fraternité moderne, et de réhabiliter celui qui nous a donné l’exemple, le premier-né entre les révoltés, notre chef, notre vrai Dieu, Satan qui a levé avant nous l’étendard que nous portons ? Le jour est venu où ce pauvre calomnié reprend ses droits aux respects des hommes. Approchez donc aussi, vous tous, ses enfants, ses disciples. Nous vous ferons une place dans notre admiration ! Mais pourquoi le crime ne serait-il beau que dans le passé ? Pourquoi perdrait-il, dans les temps modernes, sa splendeur ? Pourquoi le XIXe siècle, qui, dans sa haute impartialité, le réhabilite, le repousserait-il de son sein avec une intolérance digne de ce siècle aveugle et barbare où le manteau de saint François montait avec Élisabeth sur le trône de Hongrie ? Non, non ! nous avons l’esprit large !

Place aux révoltés ! Place aux assassins ! Honneur à la mort ! son jour est arrivé. Vous tous qui, animés de la haine universelle, voulez la ruine universelle, la ruine de Dieu, la ruine de l’homme, la ruine de la société, venez, fils de Satan, les sophistes vous convoquent, et s’ils sont plus logiques dans leurs actes que dans leurs paroles, ils feront place à vos fureurs, comme ils ont fait place à vos théories : car en vous condamnant, ils envelopperaient peut-être dans cette condamnation quelque atome de beauté. Venez donc, et puisque nous avons l’esprit large, dévorez-nous. Les siècles de chevalerie, les siècles d’enthousiasme suivaient saint Bernard sur la montagne, Godefroy de Bouillon à Jérusalem, et allaient, la croix en tête, faire la veillée des armes près du saint sépulcre reconquis. Mais les siècles de critique, les siècles de tolérance, n’accordent plus à la société le droit de se défendre ; car qui sait si, tout compte fait, les agresseurs n’ont pas aussi leurs bonnes raisons dont il faut tenir compte ? Saint Louis pouvait prendre les armes au nom du Dieu vivant qui s’appelle le Dieu des armées. Mais que peut-on faire au nom du néant ? Rien n’est absolument vrai, rien n’est absolument faux. On veut nous massacrer. Mais, après tout, ces fils de Satan ont autant de droits que leur père. Comme lui, ils ont leur beauté, si nous avons la nôtre. Il y a du pour et du contre : tous sont égaux devant le néant.

Étrange société que celle qui serait régie par la sophistique ! Voudriez-vous en faire partie ? Le passant attaqué dans la rue demande secours à la force armée qui répond : Non pas ! mon intervention était bonne au moyen âge. Désormais, entre l’assassin et la victime, je suis impartiale. D’ailleurs ce monde est un si curieux spectacle et votre supplice est si amusant à regarder que je ne me priverais pas volontiers de ce plaisir délicat.