Un signe distinctif de M. Renan, c’est même l’absence totale de l’esprit de prosélytisme. « Ce monde, dit-il, est un si curieux spectacle tel qu’il est, que la critique, quand elle en aurait le pouvoir, n’aurait peut-être pas le courage de le changer. »

Ainsi la critique ne voudrait pas faire à la vérité une place plus grande, tant il est amusant de la voir en occuper une si petite ! La critique ne voudrait pas guérir les malades ou éclairer les aveugles, car les malades et les aveugles sont vraiment curieux tels qu’ils sont.

Mais alors pourquoi donc travaillez-vous ? Si vous disiez la vérité, vous risqueriez d’agrandir sa place. Vous devez cependant aux autres et à vous-même de croire que vous la dites ; dès lors vous risquez de modifier cet état de choses, si joli qu’il ne faut pas l’améliorer. Ailleurs, M. Renan pousse encore plus loin la sincérité des aveux :

« On s’est habitué à présenter comme une des qualités de l’esprit français cette rigueur de logique en vertu de laquelle les théories ne restent jamais chez nous à l’état de spéculation, et aspirent très-vite à se traduire dans les faits. C’est là sans doute un des traits de l’esprit français ; mais j’hésite beaucoup, pour ma part, à y voir une qualité. Il n’est pas de plus grand obstacle à la liberté de la pensée. En Allemagne, au contraire, la pensée naît inoffensive, étrangère aux choses de ce monde… Elle ne demande que le royaume de l’air : on le lui abandonne. Si vos théories sont vraies, me dira-t-on, elles doivent être bonnes à appliquer. Oui, si l’humanité en était digne et capable. La théorie est toujours un idéal. Il sera temps de la réaliser le jour où il n’y aura plus dans le monde de sots ni de méchants. »

Ainsi, tant qu’il y aura dans le monde des sots et des méchants, ceux qui ne seront ni méchants ni sots auront néanmoins la permission d’agir comme s’ils l’étaient. Vous êtes honnête, vous êtes intelligent, vous connaissez la vérité, vous l’aimez ; vous pourriez la servir, mais vous dites : A quoi bon ? Il y a encore des méchants et des sots dans le monde ; donc, imitons-les.

Mais il y a aussi des menteurs ; donc vous n’êtes pas tenu à la bonne foi. Il y a même des voleurs et des assassins ; donc, etc., etc.

Il est vrai qu’ailleurs M. Renan nous déclare que la critique ne doit pas reculer devant la crainte d’ébranler le christianisme, et félicite les premiers chrétiens de n’avoir pas reculé devant la crainte d’ébranler le paganisme.

Ces deux manières de voir se concilieront entre elles comme elles pourront.

S’il faut nous attacher à la première doctrine, à celle qui interdit le prosélytisme, je vous répondrai : Vos lecteurs vous demanderont-ils la permission de vous croire ? Vous écrivez pour n’être pas cru ; vous exposez des théories que vous trouvez dangereuses, et vous vous rassurez en pensant qu’on ne les adoptera pas.

Mais si par hasard on les adoptait !