CHAPITRE II
NÉGATION DE LA SOCIÉTÉ.

Un trait caractéristique du christianisme, c’est sa connaissance profonde du cœur humain. Lui qui est si fort, il connaît toutes nos faiblesses : il les a prévues. Découvrez à un saint le fond de vos misères, vous ne l’étonnerez jamais. Calme comme un être en qui Dieu vit, il comprendra vos agitations, à vous qui n’êtes qu’un homme, et le remède qu’il vous proposera sera toujours à la portée de vos bras faibles : il ne vous demandera pas l’impossible. Vous lui avez découvert l’abîme de votre néant. Il l’a sondé. Il a tenu compte de sa profondeur.

Découvrez-le maintenant à un sophiste (je ne dis pas à un philosophe) : au lieu de regarder au fond, il argumentera au dehors. Il s’en tiendra à des généralités. Sa morale sera sans application. S’il vous propose un remède, le remède sera inacceptable. Dans aucun cas vous ne tirerez de lui une parole réelle, vivante, pratique. Son intelligence aura peut-être été en rapport avec votre intelligence : vos deux âmes seront restées profondément étrangères.

En effet le caractère propre de la sophistique, c’est l’ignorance profonde du cœur humain. Elle peut analyser avec une finesse incontestable les opérations de l’entendement. La vie lui glisse entre les mains : l’homme lui échappe. Peut-être cette nature si complexe, si chargée d’éléments multiples ne se rend-elle qu’à la simplicité absolue. Peut-être cette âme surchargée, compliquée, obscure, veut-elle, pour devenir lisible, être regardée et déchiffrée par un œil simple. Quoi qu’il en soit, la sophistique ne s’aperçoit pas, à force d’ignorer l’homme, qu’elle nie la société.

Si quelque chose est évident dans la nature morale et dans la nature physique, dans l’histoire et dans la conscience de l’homme, c’est l’impossibilité radicale où se trouve chaque espèce et chaque individu de subsister par ses propres forces et de se nourrir de sa substance. Tout ce qui vit, s’alimente. Toute nature créée s’assimile, sous peine de mort, une nature étrangère à la sienne et qui devient la sienne. La loi des corps est aussi la loi des âmes. La nutrition visible est l’image de l’autre nutrition. L’homme, puisqu’il est esprit et corps, a besoin de pain : il a besoin de l’Idée. L’Idée est l’aliment de son âme, comme le pain est l’aliment de son corps.

Anéantissez les moissons. Que la terre vous refuse subitement son fruit précieux ; le règne de la mort arrive. Vous le comprenez, je pense ? Comment donc ai-je besoin de vous prouver que vous fermez à l’humanité, et bien plus absolument, les sources de la vie, si vous lui arrachez l’autre pain ? Car vous lui arrachez du même coup la vérité naturelle et la vérité surnaturelle ; vous lui arrachez Dieu.

Vous lui arrachez la vie et vous lui dites : Vivez.

Je crains de comprendre. Vous reconnaissez la nécessité de l’alimentation pour tout ce qui existe réellement. Vous ne supprimez pas la nourriture des corps parce que vous croyez aux corps. Vous laissez quelque chose aux intelligences, l’exercice dans le vide, parce que vous ne les niez pas tout à fait. Vous supprimez la nourriture des âmes, parce que vous ne croyez pas aux âmes. Vous en parlez, je le sais. Mais vous en parlez comme vous parlez de Dieu.

La sophistique a une réponse toute prête, mais aussi mauvaise et aussi vulgaire que facile.

« Nous laissons au peuple la religion, et nous gardons pour nous la critique. »