Le saint est celui qui a traversé le dernier sacrifice. En lui la vie divine a absorbé, brûlé la vie humaine. La vie morale, comme la vie physique, n’est-elle pas une combustion ? Le saint est celui qui n’existe plus. Dieu vit en lui. Qu’est-ce donc qui vous étonne dans le miracle ou dans l’extase ? Dieu a pris la place de l’homme : voilà toute l’explication. La loi universelle, la loi de l’ascension, s’est accomplie dans sa forme la plus haute. L’obstacle à l’action divine est dans la volonté de l’être sur qui l’action s’exerce et qui résiste librement. Aussi l’action de Dieu sur la nature inanimée est souveraine et absolue. Rien n’empêche le soleil de se lever et de se coucher, parce que, dans cette opération, Dieu agit seul et ne nous demande pas notre concours. Mais pour agir dans l’homme, Dieu demande à l’homme son aide. Si l’homme dit : Non, Dieu respecte son refus. Si l’homme dit : Oui, pourquoi défendez-vous à Dieu d’investir, d’embrasser, de couronner et de ceindre celui qui s’est placé dans son sein, dans son centre ? Si Dieu a versé dans l’homme déifié son esprit, l’esprit de puissance, l’esprit qui fait les miracles, pourquoi lui refuserait-il les miracles eux-mêmes ? Pourquoi l’effet serait-il plus étrange que la cause ? Si vous avez changé votre vie contre la vie de Dieu, ce qui est une sorte d’extase permanente et insensible, pourquoi lui défendriez-vous de vous visiter à son tour par une sorte d’extase accidentelle et sensible ? Si l’esprit de Dieu exerce en vous une action intérieure, pourquoi n’exercerait-il pas de temps en temps par vous une action extérieure ?

La vie inférieure est tous les jours, sous nos yeux, absorbée par la vie supérieure, sans que nous songions à nous en étonner. L’herbe mange la terre, le mouton mange l’herbe ; l’homme mange le mouton ; la chair du mouton devient la chair de l’homme : nous trouvons cela tout simple. Nous voulons bien qu’il en soit ainsi, pourvu que Dieu reste à l’écart. Oui, mais il ne reste pas à l’écart ! il aime trop sa création pour la tenir à distance. Il s’est introduit par la Rédemption dans la solidarité universelle. Il a créé, pour avoir, a dit un saint, une occasion de mériter. Au lieu d’admirer cette effusion, les hommes s’en irritent. Ils se cabrent, ils se persuadent que la raison leur ordonne la révolte. Pourquoi donc se soumettent-ils à tous les autres mystères, tant que Dieu n’y figure pas nominativement ? Je crois avoir indiqué la solution du problème quand j’ai parlé de la haine que le néant révolté conçoit pour l’être, surtout pour les manifestations surnaturelles de l’être.

Résumons-nous.

Puisque Dieu est, il est personnel. Puisqu’il a créé le monde, il le crée encore. Puisqu’il l’a voulu, il le veut, et l’Univers ne subsiste qu’en vertu de sa parole continuée. Puisque Dieu a créé, il a pu créer : puisqu’il a pu, il peut encore. Il a établi librement les lois du monde : donc il peut les suspendre librement. Il les suspend d’une façon digne de sa grandeur, quand il se donne à qui s’est donné à lui, quand il visite sensiblement ceux qui insensiblement passent leur vie dans son sein, et se substitue à eux dans l’acte extérieur et accidentel comme ils l’ont substitué à lui dans leur vie intérieure et permanente.

Métaphysiquement, cela est possible.

Historiquement, cela est.

La négation historique est impossible. On ne l’entreprend pas, et on se borne à répéter : Assurément ce fait n’est pas : car il n’est pas possible. Nous voilà donc renvoyés à la négation métaphysique, et nous l’avons montrée comme elle est, gratuite et irrationnelle.

Si M. Renan a pour les saints cette haine curieuse à étudier, cette haine polie, mais profonde et intelligente, c’est qu’il reconnaît en ceux celui qui les habite réellement, son ennemi capital et personnel, Jésus-Christ. Jésus-Christ, celui qui relie et aussi celui qui distingue, Jésus-Christ in quo omnia constant. Jésus-Christ montre à leur place respective Dieu et l’homme, le fini et l’infini. Il est la lumière, et la lumière exclut la confusion. Aussi la sophistique tend à effacer la notion du verbe, et par là à effacer la distinction. La distinction des personnes divines, la distinction du fini et de l’infini, toutes les vérités précises, sauvegardées par la vérité du verbe, déplaisent à la sophistique. Elle aime à confondre toutes choses dans un vague respect qui, portant sur tout, ne porte sur rien, et exclut la foi laquelle est déterminée. La sophistique parle de l’union, mais elle repousse le Saint-Esprit qui est l’union substantielle. Elle parle de l’infini, mais elle veut l’infini moins Dieu, un infini qui réside dans la création, ou plutôt en elle-même : car elle est le principe et la fin de sa propre adoration.

Donc, en vérité, l’éclectisme, que je combats, contient la négation fondamentale, radicale, absolue de la religion.

Passons à la seconde négation.