Si la sophistique entrait dans la première discussion, dans la discussion des détails, et si nous l’y suivions, notre devoir serait de lui présenter les faits mystiques, entourés, au point de vue historique, des mêmes garanties que les faits les plus incontestés. Nous lui demanderions alors pourquoi elle admet les uns et repousse les autres, quand les uns et les autres présentent, au nom de l’histoire, les mêmes titres à la croyance. Mais la sophistique abandonnerait alors la première question et aborderait la seconde, celle qu’elle pose toujours, je me trompe, celle qu’elle tranche toujours, sans l’avoir jamais posée. Elle me répondrait : Je repousse les faits surnaturels, les miracles, les extases, parce que ces faits sont impossibles ; la croyance que vous me proposez est contraire à ma raison. Peut-être ajouterait-elle : C’est Dieu qui les a posées ces lois (le Dieu impersonnel, le Dieu qui n’est pas). Pourquoi les détruirait-il ? pourquoi aurait-il changé d’avis ?
Ici l’athéisme se cache derrière un certain air de respect.
Puisque Dieu existe, répondrais-je, il a créé le monde et il en a posé les lois. Puisque Dieu existe, il a agi de cette sorte avec intelligence et liberté, et puisque cela est ainsi, pourquoi Dieu, qui n’est susceptible d’aucune diminution, perdrait-il ses droits ? Pourquoi, puisqu’il a pu créer, ne pourrait-il plus agir sur la création ? Pourquoi son œuvre lui deviendrait-elle ou indifférente ou étrangère ? Il a été Dieu : donc il l’est toujours ; s’il ne l’était plus, il ne l’aurait jamais été ; puisqu’il a créé, il maintient, en d’autres termes, il continue la création. Il a pensé, il a parlé, il a voulu les choses ; il continue à les penser, à les parler, à les vouloir. Pourquoi ne pourrait-il pas, à son heure, les vouloir autrement ? Ces lois, sur lesquelles vous vous appuyez pour le braver aussi fièrement que si elles étaient votre ouvrage, il les a posées librement, dans le jeu de sa puissance. Pourquoi ne pourrait-il pas les suspendre librement ? Quelle valeur scientifique a donc cette négation : l’ordre naturel ne peut jamais être interverti ? Négation purement gratuite, qui, sans être fondée sur rien, se dresse contre Dieu, contre la raison, contre l’histoire, pour tout attaquer et tout détruire ?
Oui, tout cela est vrai du Dieu qui existe ; celui-là agit. Mais quand la sophistique parle de Dieu, elle parle du Dieu impersonnel, du Dieu qui n’existe pas. De là vient entre nous le malentendu. Nous parlons de notre Dieu, elle parle du sien, et comme celui-là n’existe pas, il ne peut rien faire, j’en conviens.
Quiconque limite Dieu, le nie ; donc vous le niez. Pourtant vous prononcez à chaque instant son nom ; donc vous prononcez un nom qui dans votre esprit ne représente rien.
Vous parlez de la vérité ; vous la cherchez, dites-vous. Or, la vérité c’est Dieu, c’est l’être. Mais si l’être n’est pas, la vérité n’est pas : donc vous cherchez ce qui n’est pas.
Avant de discuter les qualités ou les puissances qui peuvent être dévolues aux saints, il faudrait savoir ce que c’est qu’un saint. M. Renan leur reproche d’être terribles, absolus (comme si Dieu ne l’était pas !), vindicatifs. A l’appui de cette dernière assertion, quelques exemples n’eussent pas été inutiles. M. Renan les omet. Il paraît que ces saints, à force d’être vindicatifs, ont fait le malheur du monde ; car, à propos de saint Vincent de Paul, qui ne connut d’autre théologie que la charité, M. Renan s’écrie : « Plût à Dieu, pour le bonheur de l’humanité, que tous les saints eussent ressemblé à celui-ci ! »
Le saint Vincent de Paul bonasse et ignorant que M. Renan se figure, le console des saints fanatiques, dont il aurait peur, s’il en voyait. Telle est l’idée qu’il se fait du saint en général. D’autres voient dans le saint un moine superstitieux et idiot. Que faut-il voir en lui ?
Il faut voir en lui l’homme déifié. La création est posée sur un plan incliné. Toute créature aspire à monter. Placée à un degré quelconque de l’échelle des êtres, elle aspire au degré supérieur. Mais voici la loi ; c’est celle du monde naturel, et celle du monde surnaturel : nul ne pourra conquérir la vie supérieure qu’en abandonnant la vie inférieure. Tel est le sacrifice. Les êtres inanimés le font et ne le sentent pas. Les êtres animés le font, le sentent et ne le comprennent pas. L’homme le fait, le sent et le comprend. En général ceux qui parlent du sacrifice voient en lui la mort. Qu’est-il réellement ? Sa forme symbolique est la forme de la croix. La croix est formée de deux lignes qui se coupent à angles droits : la ligne verticale et la ligne horizontale. La ligne verticale est la ligne de vie, la ligne horizontale est la ligne de mort. Dans la croix et dans le sacrifice la vie et la mort se coupent à angles droits. La mort y a sa place puisque le sacrifice implique l’abandon de la vie inférieure. Mais la mort est le moyen, non pas la fin ; elle prépare : la vie couronne et termine. Celui qui a passé par la mort comme initiation, est transsubstantié, par le sacrifice, à une forme de vie plus haute.
Ceux qui, n’ayant pas traversé le sacrifice, le voient d’en bas, ne distinguent en lui que la mort. Ceux qui, l’ayant traversé, le voient d’en haut, reconnaissent en lui la vie glorifiée. Ceux qui le traversent actuellement sentent le choc des deux puissances.