Dieu, s’il est le néant, n’a pas de verbe. Jésus-Christ n’a pas de raison d’être. Jésus-Christ ! voici le fond : voici la racine, voici l’intime de la question. Jésus-Christ ! voilà où vise l’amour, voilà où vise la haine ! Notre siècle, qui va au cœur de tout, va droit à Jésus-Christ pour l’adorer ou le crucifier : il sait que c’est en lui que Dieu est touché au cœur. L’être suprême de 93, l’orgueil ne le hait pas. Robespierre tolérait le Dieu de Luther et de Calvin. Il sentait dans ce Dieu la part de l’homme. Le Dieu haï, le Dieu persécuté, le Dieu maudit, le Dieu adoré, c’est le Dieu vivant, qui est celui qui est comme il l’a déclaré jadis à Moïse ; le grand ennemi, le grand ami, c’est le verbe, auquel, quand on l’a vu en chair et en os, les hommes ont préféré Barrabas : voilà l’objet de la fureur, sourde ou éclatante, parce que voilà l’être qui était avant que vous ne fussiez, avant qu’Abraham ne fût, celui qui était in principio, au commencement, avant tout commencement, celui qui était dans le Père et qui disait au Père en retournant à lui : Clarifica me tu, Pater, apud temetipsum claritate quam habui, priusquam mundus esset, apud te !… Ah ! voilà votre immense ennemi. Il était la lumière avant que le monde fût.

Dieu, comme l’homme, a sa parole publique et sa parole intime. Sa parole intime, c’est le mysticisme. Tout être intelligent et libre tend à se communiquer ; mais il est différentes natures, différents degrés de communication. Plus l’homme est élevé, plus il est profond. Plus il est profond, plus profonds sont en lui ses secrets.

L’homme vulgaire jette ses paroles au hasard, comme s’il sentait qu’elles ne sont d’aucun prix, l’homme profond les réserve, parce qu’il les respecte. Il ne les livre qu’à une âme disposée à les recevoir. Pour parler il a besoin que celui qui écoute soit un ami, et que cet ami fasse silence, qu’il attende, qu’il demande. Un cœur profond ne se verse pas dans un cœur léger. Si nous sommes fiers de l’amitié d’un grand homme, c’est que nous sentons, au moins instinctivement, sa gloire rayonner sur nous, quand nous avons eu l’honneur d’arracher une parole intime à celui dont la parole publique éclaire le monde.

Ces vérités ne nous surprennent pas, si nous nous les appliquons à nous-mêmes.

Mais s’il s’agit de Dieu, de sa parole publique et de sa parole intime, nous nous étonnons, nous sommes prêts à douter. Pourquoi donc ? C’est que nous croyons vraiment à notre vie, à notre liberté, tandis que nous doutons de la vie et de la liberté de Dieu ; c’est que nous nous sentons maîtres de nos paroles, de nos actes ; c’est que nous nous sentons libres dans les choix que nous faisons. Mais la sophistique, dont la tendance est d’annihiler Dieu, nous engage à le considérer comme n’étant pas, alors même qu’en apparence elle convient qu’il est. Elle veut bien qu’il soit, mais elle ne veut pas qu’il agisse ; elle consent à le laisser dans son ciel, pourvu qu’il y reste et qu’il lui abandonne la terre. Elle lui donne, quelquefois du moins, la permission d’exister, pourvu qu’il n’en use pas vis-à-vis de nous. Elle se résignerait à un Dieu purement abstrait, à un Dieu neutre dans tous les combats, un Dieu qui n’engageât à rien les créatures, un Dieu condamné par je ne sais qui à je ne sais quelle impuissance ; elle admettrait l’Être enfin, pourvu que l’Être fût le néant.

A la honte de notre époque, Rousseau, ce représentant de la médiocrité, vit encore parmi nous. Il n’est pas rare d’entendre ses derniers et malheureux enfants répéter ses enseignements glacés. Les saints gênent M. Renan comme ils gênaient Rousseau, parce que les saints sont les preuves vivantes d’un Dieu vivant, parce que leur histoire est en même temps l’histoire de la vie extérieure du Dieu qui les habite. Jésus-Christ docteur, quelques-uns le supportent, en s’efforçant de fermer les yeux sur la divinité de la doctrine. Ils consentiraient à l’admirer comme homme (car ce serait encore admirer l’humanité dont ils font partie), pourvu qu’ils ne fussent pas forcés de l’adorer comme Dieu. Mais Jésus-Christ thaumaturge leur fait horreur, parce que, dans le miracle, Dieu se révèle en acte ; la toute-puissance se déclare, et l’humanité ne peut plus rapporter à elle la victoire.

Otez les miracles de l’Évangile, et toute la terre est aux pieds de Jésus-Christ, disait Rousseau. Jamais un miracle ne s’est passé là où il a pu être constaté, examiné, dit M. Renan. Ces deux esprits se touchent par une horreur commune du surnaturel et une commune adoration de la critique qui cherche à le détruire.

M. Renan est au XIXe siècle ce qu’étaient Voltaire et Rousseau au XVIIIe. La proportion est la même. Il est aussi supérieur à eux que notre époque est supérieure à leur époque ; mais au fond, ces trois hommes n’en font qu’un. Jésus-Christ considéré comme personne vivante réelle, Jésus-Christ dans son action sur nous, Jésus-Christ et les saints, voilà ce qui les soulève tous, parce que, dans ces manifestations éclatantes de sa vie, Dieu se montre tout près et ne permet pas de l’oublier.

L’article que M. Renan a consacré à la vie des saints est un chef-d’œuvre d’habileté. On ne peut se moquer plus poliment. Le monde actuel, qui ne supporte pas le grand amour, ne supporterait pas non plus la grande haine ; il lui faut une haine accommodée à sa froideur.

Les faits qui servent de fondement à la mystique chrétienne peuvent être attaqués de deux façons. Ils peuvent être contestés en détail, un à un, au nom de la critique historique ; ils peuvent être niés en masse, résolument et absolument, au nom de cette assertion qui se croit philosophique : « Les lois naturelles sont immuables ; établies par Dieu, ou plutôt établies par leur propre vertu, elles ne peuvent être changées par personne. »