Et ainsi triomphante, la critique attire en faisant le vide. Elle veut régner sur les ruines du monde, non pour construire un nouvel univers, mais pour se dire : J’ai détruit l’ancien. Cette reine du vide a des moments d’enthousiasme qui font peur. Ses enthousiasmes sont des élans vers la mort. Le plaisir de nier va chez elle jusqu’au vertige, et je crois donner sa formule, quand je dis : le néant est son idéal.

Étrange passion, n’est-ce pas ? Une passion qui a pour objet Rien ! Cette passion existe-t-elle dans l’humanité ? A-t-elle un sens ? A-t-elle un nom ? Le néant peut-il inspirer quelque chose ? Non. Mais voici le secret : l’amour du néant, c’est la haine de l’Être.

Mais l’Être, c’est le vrai, le beau : c’est le centre adoré vers qui les êtres se tournent, et dans leur élan vers lui, Platon leur voyait pousser des ailes. Comment donc haïr l’Être ?

Prenez garde : les êtres aiment l’Être, s’ils consentent à suivre sa loi ; car l’Être est nécessairement la souveraineté absolue. Mais s’ils veulent placer en eux la souveraineté, s’ils changent leur mouvement d’aspiration vers lui, en un mouvement de rotation sur eux-mêmes, ils se prennent pour dieux, et haïssent le vrai Dieu qui les gêne.

Le rayon, qui veut se faire centre, déteste le centre, qui reste centre en dépit de tout. Le détestant, il le nie. Nier Dieu, ce n’est pas une doctrine : c’est un cri de colère. La négation, c’est la haine qui se déguise, et l’Écriture place l’athéisme non dans l’esprit mais dans le cœur : Dixit insipiens in corde suo : Non est Deus.

Quand la haine s’est déguisée sous la négation, l’ouvrage n’est pas terminé. Il s’agit de déguiser la négation sous les apparences du respect ; la rhétorique se charge de cette affaire délicate, et l’athée furieux vous parle en termes polis de son respect pour toutes les religions.

Ce pluriel est une perfidie ! La religion, c’est la religion unique et absolue. C’est celle-là qui s’appelle la Religion. Les religions qui ne sont pas le catholicisme, ce sont les altérations de la religion. Mais si, passant sous silence la religion, je vous parle seulement des religions, je les assimile toutes, et je vous les présente comme des formes diverses de la même erreur.

Je conçois très-bien que l’homme qui hait la religion aime les religions. La religion est posée par Dieu. Donc nous n’y pouvons toucher. S’agit-il des religions ? L’orgueil les aime, parce qu’il sent que là c’est l’homme qui s’adore, sous prétexte d’adorer Dieu : car ces religions sont l’ouvrage de l’homme, et l’auteur d’une religion en est nécessairement le Dieu. Toute adoration vraie reconnaît que Dieu c’est l’Être, et que l’homme est par lui-même un néant. Toute adoration fausse tend à affirmer que l’homme est l’être et que Dieu est le néant. Sous quel discours voile-t-elle sa pensée ? Ceci varie, comme l’habileté des écrivains.

Dieu étant le néant, l’homme lui est très-supérieur ; aussi l’athéisme adore-t-il l’humanité qui est, pour lui, la plus haute expression de l’être. Le ciel supprimé, il faut que la terre prenne sa place. Seulement l’orgueil ne peut pas ajuster le monde à la supposition qu’il fait. Il est moins fort pour agir que pour parler. Il est moins puissant que subtil. Il n’a pas encore pu, en proclamant que l’homme est Dieu, rendre ce Dieu immortel et invulnérable.

Les religions, en ce qu’elles ont de faux, sont posées par l’homme qui les fait et les défait suivant le caprice du moment. Or, l’homme ne hait la religion que parce qu’il n’a pas de prise sur elle : elle le domine ; elle le gouverne. La religion est intraitable. Mais les religions sont commodes, flexibles, maniables. On les travaille comme on veut. De là la sympathie de tous les athées pour toutes les hérésies. Le rationalisme fait comme l’empire romain. Il reçoit volontiers un Dieu nouveau qui demande droit de cité, à côté des autres, dans le Panthéon. Il repousse le vrai Dieu qui est nécessairement unique, exclusif et immuable. Là où une histoire des variations n’est pas possible, l’orgueil se cabre, parce qu’il a horreur de tout ce qui ne vient pas de lui. Or, le caractère propre de la religion, c’est de ne pas venir de l’homme. Dieu est à la fois caché et évident au fond d’elle. Aveugle qui ne le voit pas. La religion est le point de rencontre, le point d’intersection entre le mystère et la lumière. Comme la colonne qui guidait les Hébreux dans le désert, elle est lumineuse d’un côté, obscure de l’autre, et l’homme en la contemplant, est dans l’impossibilité de dire : Voilà mon œuvre.