J’ai cité cette page pour aller, dès le premier mot, au fond de la question. M. Renan veut habiller l’athéisme, parce que, nu, ce monstre fait horreur. Je veux déshabiller l’athéisme, parce que, nu, ce monstre apparaît comme il est. Je veux montrer que la raison est en cause comme la foi, attaquée comme elle, menacée comme elle. C’est l’armée du néant qui s’avance à la conquête du monde, pour détrôner l’homme et pour détrôner Dieu. L’ennemi veut détrôner Dieu par la négation, la seule arme qu’il ait sous la main ; arme impuissante et pourtant chérie, la négation. Il veut détrôner l’homme par le renversement des lois constitutionnelles de sa raison et de sa pensée.
Dieu, c’est l’Être. Or, la personnalité étant une condition essentielle de l’Être absolu, admettre l’Être et lui refuser la personnalité, c’est dire : l’Être n’est pas. Si l’Être n’est pas, tous les êtres sont impossibles, et le néant est nécessaire. Le Dieu de M. Renan, le Dieu abstrait, n’est pas l’Être, puisque l’idée de l’Être absolu implique nécessairement vie, personne, conscience. Donc, si le vrai Dieu était ce Dieu, l’Être ne serait pas.
Il est vrai que ce blasphème, contenant une négation absolue de l’Idée, contient une négation absolue de la parole, et le langage humain recule devant lui. Pour que l’Être soit parlé, il faut d’abord que l’Être soit. L’homme ne peut nier l’Être sans l’affirmer au même moment, puisque son nom, qu’il faut prononcer avant de le nier, implique et contient déjà son affirmation. Dieu n’est pas ; traduisez : l’Être n’est pas, ou : l’Être est n’étant pas ; ou bien encore : Celui qui Est n’est pas.
Tâchez donc, pour nier Dieu réellement, de fuir dans un monde où vous puissiez parler et échapper au verbe : être.
A ceux qui se plaçant au point de vue de la substance, dites-vous. Mais comment voulez-vous qu’on ne se place pas au point de vue de la substance ?
Le nom de Dieu, ce bon vieux mot un peu lourd, ne mérite-t-il pas qu’on demande s’il représente pour vous l’Être, ou s’il représente le néant ?
Je suppose que M. Renan ne songera même pas à voir dans mes paroles une attaque personnelle, ni rien qui ressemble à cette misère. A cette hauteur-là, les personnes disparaissent devant les principes. Il m’écoutera l’esprit libre, et le cœur calme.
« S’anéantir, sortir de soi, qu’est-ce que cela, si ce n’est adorer ? »
Mais, pour adorer, il faut adorer quelqu’un. Or qu’adore M. Renan ? Un idéal abstrait. Quel être vivant a jamais pu adorer ce qui ne vit pas ?
En faisant votre Dieu, vous n’avez oublié qu’une chose, c’est que Dieu est nécessairement la vie essentielle. Et pourtant vaincu par la nécessité de votre nature, par la force des choses, vous tombez à genoux, parce que l’homme ne peut pas faire autrement. Votre parole n’a pu éviter l’inévitable : être ; votre âme n’évite pas l’inévitable : aimer. Vous êtes celui qui n’est pas, celui qui a besoin (ego, egeo). Donc vous adorez. Mais qui adorez-vous ? Je vais vous le dire : vous adorez le néant. Un Dieu sans vie, c’est le néant pur. Votre poids, c’est votre amour, et votre amour vous entraîne à toutes les négations. La critique, entre vos mains, au lieu d’être une arme, devient une divinité : elle ne cherche pas pour trouver. Elle cherche pour chercher. Car, si une fois elle avait trouvé, il lui faudrait adorer autre chose qu’elle-même ; elle cherche pour chercher : de cette façon-là elle s’adore pour toujours, et son investigation n’aura pas de fin. Si la vérité demandait à la critique : Quelle récompense veux-tu ? dit M. Renan. Nulle autre que de t’avoir cherchée, répondrait la critique. Voilà la réponse officielle. Mais voici la réponse vraie : Nulle autre que moi-même. Je n’ai que faire de toi. C’est moi qu’il s’agit de glorifier. Je te défends d’apparaître, tu m’effacerais.