Si les contradictions abondent dans M. Renan, nous n’avons pas le droit de nous en étonner. Dans son travail sur Averroès : « Il ne faut pas, dit-il, demander une extrême rigueur à la doctrine d’Ibn-Roschd. Nous nous garderons de lui en faire un reproche. La logique mène aux abîmes. L’inconséquence est un élément essentiel de toutes les choses humaines. »

M. Renan évite la logique : c’est qu’il craint les abîmes. Cette seule parole contient et explique tout à la fois la contradiction universelle de son œuvre, à savoir l’amour d’une vérité qui n’est pas, la recherche de ce qui ne peut être trouvé, et les contradictions de détail, qui résultent tantôt de son respect, tantôt de son mépris, tantôt de son indifférence vis-à-vis de toutes les doctrines.

M. Proudhon est l’enfant terrible de la famille dont M. Renan est l’avocat et l’académicien. Celui-là dit avec de gros mots ce que celui-ci voile sous des formes élégantes.


Pris en lui-même, M. Renan serait une énigme sans mot. Que penser d’un savant qui fait autorité dans le monde savant, et qui n’affirme ni ne nie rien, qui n’est ni dogmatique ni sceptique, qui est seulement contradictoire ? A quelle classe appartient M. Renan ? Qui est-il ?

Il est, dit-on, le vulgarisateur de la philosophie allemande. Nous ne le connaîtrons, nous ne saurons son secret, nous ne nous expliquerons le mystère de sa naissance et de sa fortune, que quand nous saurons au juste dans quelle relation il est avec elle, comment il procède d’elle.

DEUXIÈME PARTIE.

CHAPITRE V.
L’ALLEMAGNE ET LE CHRISTIANISME.

Omnia in ipso constant.

(Saint Paul.)

Ici l’horizon s’agrandit devant moi ; je vais adresser la parole à une grande nation que j’aime. Depuis que je vis, depuis que je pense, elle a occupé ma pensée et ma vie. J’ai regardé vers elle depuis que mes yeux sont ouverts ; son nom a toujours remué en moi quelque chose d’intime et de mystérieux. J’aime sa grandeur sereine et sa sévérité. Pleine de ruines et de souvenirs, simple et solennelle, la terre d’Allemagne ressemble aux pensées et aux œuvres que pourraient produire ses enfants. A la lecture des pages que je vais discuter et combattre, je me suis senti arrêté quelquefois, arrêté par les battements de mon cœur, et les larmes me venaient aux yeux quand je me demandais ce qu’auraient fait dans l’intérieur de l’Église les hommes qui ont tenté de si grandes choses, mais qui n’ont pu les réaliser parce qu’ils étaient en dehors d’elle. Dieu sait avec quel immense désir je me transportais à l’heure solennelle où ces égarés rentreraient dans l’assemblée une et universelle vers laquelle ils aspirent sans s’en apercevoir. Cette préoccupation me remplissait l’âme, et je contemplais intérieurement l’idéal de l’Allemagne chrétienne. Chère et illustre sœur, ma parole ira-t-elle jusqu’à vous ? L’Orient, berceau du monde, fut le théâtre de la première scission, de la première catastrophe. Large, méditative et profonde ainsi que lui, vous êtes dans l’Europe comme un autre Orient. C’est vous aussi qui avez fait le grand malheur, le péché originel de la société moderne, le protestantisme. Vous avez ouvert la source de l’erreur ; vous avez été le théâtre de la révolte ; vous serez, si vous voulez, celui de la réconciliation. Par vous la science et la vie, l’idée et la foi vont, si vous le permettez, s’unir dans une harmonie qui s’augmentera des discordances passées. Je vous adjure de m’entendre.