Rendre justice à ceux qu’on va combattre, respecter en eux tout ce qui est respectable, telle est, dit-on quelquefois, la meilleure tactique, le mode de discussion le plus habile, et cela est vrai ; mais, ainsi entendue, la justice ne serait qu’une finesse, un calcul. Elle est trop au-dessus de ces considérations pour se plier à elles. Il faut rendre justice, parce que la justice est un droit et un devoir. Il y a dans l’équité une force que chacun sent, une force salutaire et conciliatrice. Celui qui se prive volontairement de cette sainte puissance, ne manque pas seulement d’habileté, il manque de grandeur et d’élévation.
Si, ayant aspiré à de grandes vérités, l’Allemagne s’est radicalement trompée dans l’application qu’elle en a faite, il est digne d’elle de le savoir, de le comprendre et de le reconnaître.
Je vais exposer sommairement la pensée d’Hégel et l’opposer au christianisme. Le christianisme s’affirmera lui-même en s’énonçant ; Hégel se réfutera, se niera lui-même en s’exprimant, et peut-être ses disciples comprendront-ils la parole que je leur adresse : cette vérité une, immense, synthétique, que leur maître a cherchée sans la trouver, parce qu’il la cherchait hors du Verbe fait chair, le christianisme l’offre au genre humain.
Quelle est la pensée d’Hégel ? A-t-il dit, comme quelques Français le croient : Le oui et le non sont précisément la même chose ; je suis ici et je n’y suis pas ; Paris et Nantes sont la même ville ? Si Hégel eût lancé dans le monde cette absurdité pure et simple, au lieu de remuer l’Allemagne, il eût été enfermé dans une maison de fous.
Voici, en un mot, la pensée-mère de sa doctrine :
« L’affirmation porte en soi une limite qui est le germe d’une négation. La philosophie tire cette négation de l’affirmation, mais elle poursuit son mouvement. Elle nie la négation elle-même, et par cette négation de la négation retourne au concept primitif. Mais ce concept n’est plus ce qu’il était tout à l’heure : il a développé ce qu’il contenait virtuellement ; il est devenu l’unité suprême et l’équation entre la première affirmation et la négation opposée.
« Exemple : dans la clarté absolue, sans ombre ni couleur, ou ne distinguerait absolument rien. La clarté absolue est donc identique à sa négation, l’obscurité absolue ; mais ni l’une ni l’autre n’est complète ; il faut l’une et l’autre. En les réunissant, vous avez la clarté mêlée à l’obscurité, qui est la lumière. L’électricité signale dans la nature cette attraction des contraires. L’électricité étant la vie, cette tendance devient celle des corps eux-mêmes. L’être en soi, l’être autre, le retour à l’être, voilà la théorie. (Thèse, antithèse, synthèse.) »
Par cette théorie de l’identité des contraires, où Hégel a-t-il été conduit ? Nul ne le sait. Ses disciples les plus assidus, les plus intelligents, après l’avoir entendu dix années consécutives, se sont demandé si le maître croyait à l’existence de Dieu, et n’ont pas pu se répondre.
C’est qu’en effet Hégel n’attachait aucune importance aux conclusions. Toute la science pour lui consistait dans la méthode. Indifférent au combat, il fournissait des armes à tous les combattants, sans souhaiter à personne ni la victoire ni la défaite.
Peut-être cette indifférence, qui est la négation même de la philosophie, résulte-t-elle de sa méthode. Si, en effet, l’affirmation et la négation sont identiques, toutes les doctrines deviennent égales et indifférentes. La découverte de cette identité est alors la seule découverte qu’on puisse faire en philosophie. Pour qui possède la méthode, toutes les doctrines sont vraies, car celui-là sait de quelle manière elles le sont ; pour qui ne la possède pas, toutes les doctrines sont fausses, car celui-là ne sait pas de quelle manière elles le sont. Toutes les doctrines en effet sont vraies, d’après Hégel, mais incomplètes. De là il tiré sa philosophie de l’histoire et son histoire de la philosophie. L’histoire de la philosophie c’est l’histoire de l’homme cherchant l’absolu et ne le trouvant pas, jusqu’au jour où Hégel lui révèle la méthode. Ainsi il y a du vrai dans tous les systèmes, mais le système d’Hégel est seul absolument vrai, d’après Hégel, puisqu’il embrasse tous les autres. Par exemple : à l’idée correspond l’école éléate qui nie tout, sinon l’Être. A la négation de l’idée correspond l’école des bouddhistes, pour qui l’Être c’est le néant. Chaque système ne contient qu’un côté de la vérité ; le droit du contraire n’y est pas reconnu. La philosophie absolue démontre l’identité de tous les contraires. Hégel proclame l’égalité, l’identité de l’être et du néant. Il contient ainsi, d’après son système, la vérité complète.