Je n’ai pas à conter cette comédie déjà classique, la pénétration, l’enveloppement de la famille Censier par le clergé, en dépit de l’opposition de Pierre Censier, de sa femme et de ses enfants trop jeunes, le facile succès du nouveau curé, l’abbé Thibault, éloquent et jeune, sur la veuve inconsolée Henriette, privée même de son unique enfant et amenée par les épreuves et les deuils à une religiosité coupable où se mêlent les macérations et les béatitudes, où les corps et les âmes se rencontrent, dans de l’encens et des cantiques; l’envoûtement céleste et humain de l’illuminée qui se dépouille, entasse fondations sur fondations, crèches sur basiliques, pour plaire à Dieu et à son prophète; son désespoir, sa rage, sa fureur de cœur et de sens lorsque l’abbé Thibault doit quitter sa cure de Sérignez et aller à Versailles, ses désirs de représailles et de violent scandale, et comme il est difficile à son frère Pierre de la ramener de sa colère à la raison, de son ciel maladif à la saine terre, de son idéal à la famille reposante, de son trouble amour à l’amour des siens et de leurs enfants.

Cette action est, on le sait, très habillée, très vivante. Il y a des scènes de famille laïque, de famille sacerdotale d’une intensité criante, de l’intimité brûlante et cette scène fameuse de la réception de l’évêque où les pompiers présentent l’arme, où les enfants chantent la Marseillaise catholique devant un colonel en tenue. Heureux temps! Mais c’est du rétrospectif.

Ces messieurs, ce sont l’abbé Thibault, dont Pierre Magnier incarne avec un relief, une magnificence et une autorité admirables, la prestance, l’agrément, l’éloquence et les hésitations sentimentales, morales et ambitieuses; l’abbé Morvan (Etiévant), brave homme de saint, missionnaire et sauveteur, négligé et méprisé pour ses vertus; l’abbé Nourrisson (Gouget), jésuite à l’Eugène Sue, méchant, onctueux, envieux et avide; l’abbé Roturel (Chevillot), qui fait des vers pour serpents d’église, et Mgr Gaufre, dont Signoret a fait une figure exquise de finesse, de résignation aux biens temporels et aux pauvretés spirituelles, d’une force d’administration, de sagesse et de bonhomie dignes des meilleurs temps de l’Église. Il faut louer, parmi les laïcs, M. Monteux (Pierre), qui résiste avec chaleur; MM. Lorrain et Harment, qui sont joliment timides; M. Blanchard, colonel de cavalerie édifiante et sacrée; MM. Habay, les petits Lecomte et Gros, qui sont charmants, et la petite Gentès, qui est étonnante.

Parmi ces dames, à défaut de Mlle Henriette Sauret qui, poétesse passionnée et charmante, se réserve pour d’absolues créations, il faut parer du laurier sacré Mmes Bérangère et Petit, qui sont exquises de gentillesse et de rosserie; Irma Perrot, merveilleuse de vérité aiguë; Vartilly et Vassort, sorcières pittoresques; Blémont, ronde et fervente; Clasis, Frantz et Delys. Henriette, c’est Mlle Franquet, qui a été admirable, émouvante, parfaite d’extase et de furie, d’élan religieux et de nervosité charnelle, d’harmonie et de désespoir. C’est une très belle artiste.

Et le drame de l’auteur de la Dupe et de l’Ecole des veufs, cette école de veuves et de dupes, douloureuse, animée, violente, comique, parfaite de forme et de ton, retrouve une vie nouvelle, parmi des applaudissements sans haine, sans crainte, et toujours renaissants.

12 octobre 1910.

VAUDEVILLE.—Le Marchand de bonheur, comédie en trois actes, de M. Henry Kistemaeckers.

Lorsque ce pauvre M. de Voltaire écrivait, sans rire:

J’ai fait un peu de bien: c’est mon meilleur ouvrage,